Interview – Busdriver & Loden, loin des yeux près du coeur

Écouter Busdriver rapper, c’était se demander si la touche « avance rapide » de la chaîne hi-fi n’était pas restée bloquée. Plus maintenant. Avec « Beaus$Eros« , le chanteur s’associe au producteur belge Loden pour un disque de pop hybride qu’il vient défendre sur scène en établissant volontiers la connexion Los Angeles-Roubaix, sous forme d’un impressionnant one man show à la Cave aux Poètes. Réceptif, nonchalant, passionné ou désintéressé, l’Américain semble changer d’humeur et de personnalité à sa guise, à chaque nouvelle question d’une interview quelque peu déstabilisante. Sale temps pour les journalistes, mais Busdriver valait le coup d’être entendu, d’autant plus qu’on assistait là à sa première vraie rencontre avec Loden, également acteur de l’entretien…

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Vous jouez ensemble ce soir?

Loden: Non, j’ouvre son show.
Busdriver: On ne joue jamais ensemble. Ce serait bien mais c’est difficile à envisager vu qu’on ne vit pas au même endroit. Là, c’est seulement la deuxième fois qu’on se voit.

Tu es donc seul sur scène?

Je suis seul… dans la vie… (rires). Marcher seul, mourir seul…

Comment vous êtes-vous rencontrés?

Loden: En fait, je cherchais un petit rappeur pour poser sur mon album. (rires) Plus sérieusement, je pense que c’est arrivé grâce à Mush Records. J’ai d’abord envoyé des beats à Thirsty Fish puis à Busdriver, et quatre ans plus tard, nous voilà.

Et de visu?

Busdriver: Juste avant que l’album ne sorte.
Loden: Mais honnêtement, c’est la vraie première fois aujourd’hui! La première rencontre n’avait duré qu’un quart d’heure…

Pourquoi as-tu travaillé avec un seul producteur pour cet album?

Busdriver: Parce que le résultat est souvent meilleur ainsi, et je pense que Loden est l’un des producteurs les plus attentionnés parmi ceux avec qui il m’ait été permis de travailler. C’était facile et agréable! C’était plus facile dans la mesure où il a fallu qu’une seule personne s’investisse pleinement dans mon projet. C’est autre chose lorsqu’il faut réunir tout un tas de gens autour d’un disque. On était tous les deux très investis, et ça a entretenu une sorte d’excitation, ça augmentait le niveau d’importance. C’est l’une de mes meilleures expériences. J’ai essayé de travailler avec d’autres gens pour « Beaus$eros ». Tu sais, je collabore tout le temps avec d’autres artistes: j’ai fait des morceaux avec Flying Lotus et d’autres producteurs talentueux mais, au final, rien ne correspondait vraiment à ce que je voulais faire sur la durée d’un album.

bus21Qu’aimes-tu dans le son de Loden?

Ça sonne Mush, il y a beaucoup de phases intéressantes, énormément de facettes différentes. Il représente à la fois son passé musical et le futur musical de l’Europe! Sa musique est sans limite, et il sait comment traiter ma voix. Il sait comment rendre les chansons meilleures. Même si je lui fais une chanson de merde, il sait la rendre classe avec des instrumentations splendides! (rires)
Loden: Oui, c’est vrai qu’il m’envoie parfois des trucs pourris, on fait ce qu’on peut avec… (rires)

Chaque fois qu’on parle de Busdriver, quel que soit le pays, on fait immédiatement le rapprochement avec ce flow supersonique qui te caractérise. En as-tu marre de cette étiquette?

Busdriver: Oui, c’est vrai que je n’aime pas trop cette étiquette parce que je ne suis pas vraiment borné, quel que soit ce que je fais. Avec Loden par exemple, c’était très spécifique, on est parti dans des directions jamais empruntées sur mes autres albums. J’ai eu l’opportunité de pénétrer son monde avec mes paroles, et c’est pour ça que ce disque est différent.

Est-ce la raison pour laquelle tu chantes plus que tu ne rappes sur cet album?

cita11Non, c’est venu tout naturellement! C’est une coïncidence. La musique de Loden m’a beaucoup inspiré et je m’y suis adapté.
Loden: Je pense qu’il avait besoin de ça. Il avait besoin de faire un disque en chantant.
Busdriver: J’ai fait des essais sur certaines instrus et ça n’a pas fonctionné. Du coup, il arrive que la chanson change radicalement à l’essai suivant: c’est la conséquence de bosser sur des productions comme celles de Loden. Chaque fois qu’on parle de l’album avec quelqu’un, les interprétations sont différentes: « Oh, c’est un disque de rap un peu fou! » ou « Oh, mais tu as fait de la pop!« .
Loden
: Je pense qu’un disque d’un mec qui a passé sa vie à faire du rap restera de toutes façons un disque de rap dans les esprits. Mais c’est un peu étrange, d’autant que personne ne rappe sur le disque. Personnellement, je qualifierais cet album de pop bizarre. Bien sûr, il y a toujours des éléments hip-hop enfouis quelque part mais je suis convaincu que la plupart des chansons n’ont absolument rien à voir avec le rap.
Busdriver: Je pense que ça ne devrait pas être un sujet de débat. Grâce à Loden, ça a marché, et le simple process d’écrire une chanson évolue avec le fait d’habiter chacun sur un continent différent. Même si on était très loin, on a réussi à écrire organiquement des chansons cohérentes qui n’ont finalement pas de véritable lieu de naissance. Du coup, tu fais des échanges et des demandes spontanées comme « hey, à 1min 56s, peux-tu ajouter un ‘squeeeeek’ ici?« . Tu essayes, l’autre le transforme à sa manière, c’est vraiment sans frontières.
Loden: C’était très ouvert. Parfois j’avais des demandes bien spécifiques, j’avais besoin qu’il fasse quelque chose sur un morceau, et il le faisait sans même demander pourquoi.

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Il n’était définitivement pas le boss!?!

(rires) Non, il n’y avait pas de patron. (il regarde Busdriver, ndlr) Tu aurais aimé être le boss? Non parce que tu peux l’être si tu veux, je m’en fous! (rires)

Comme vous me l’avez dit, votre album part dans plusieurs directions. On peut entendre des éléments pop, électro et même bass music. Pensez-vous que le hip-hop a besoin d’évoluer dans ce sens pour survivre?

Busdriver: Non. Je ne pense pas… Je ne sais pas ce dont le hip hop a besoin.
Loden: Nous n’avons pas essayé d’être avant-gardistes, c’est juste venu comme ça, il n’y avait pas de plan prédéfini. (il s’en va assurer la première partie, ndlr)

Tu as collaboré avec des gens comme Flying Lotus, Nosaj Thing, Modeselektor… Etait-ce nécessaire pour toi de rencontrer ces gens? Que t’ont-ils apporté?

Ce sont des artistes qui m’influencent depuis des années, ça a donc été important pour moi de travailler avec eux. Je connais bien Flying Lotus depuis quelques années et je considère son apport à la musique comme vraiment utile. Il fait partie de ces artistes capables de te pousser dans la direction que tu as besoin d’emprunter. Je pense que ce qu’il se passe en ce moment à Los Angeles a une énorme influence sur la musique. Je sors souvent au Low End Theory, leur approche de la musique est très profonde. C’est certain, ce club a eu une influence sur mon disque, mais je n’avais pas pour autant envie de faire un album fait avec des beats typiques d’aujourd’hui.

bus5Que fais-tu entre deux albums?

J’ai un disque en préparation avec mon groupe Physical Forms, j’essaye de faire des dates, j’ai un EP à finir, et j’essaye de trouver la direction pour la prochaine salve de chansons. C’est beaucoup de boulot, tout ça est en cours!

Y a-t-il un futur à Flash Bang Grenada?

J’espère vraiment! Nocando prépare un disque. Après ça, on va voir ce qu’on peut faire. C’est assez compliqué pour le rap indépendant de percer aux Etats-Unis. Tout dépend de qui te vend, des moyens qu’on te donne… Ce qu’on fait est vraiment basique, donc on verra bien. Si des gens sont là pour nous aider, il y aura un futur à Flash Bang Grenada.

Es-tu aussi connu dans ton pays qu’en Europe par exemple?

Je suis connu chez moi!
Sa copine: ça c’est vrai, je confirme!

Tu as collaboré avec TTC… Suis-tu la scène rap française?

Busdriver: Je l’ai suivie à une époque, mais plus maintenant. Je ne connais aucun nouveau rappeur français. Quand je vais à Paris, j’essaye de me mettre à jour mais…

Crédits photo: Joelle Lê > www.joellele.be

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