Interview : Burning Heads (01-2000)

On commence par la question à la mode de ces temps-ci; comment s’est passé le séjour des Burning aux USA?

Pierre: On y est resté un mois et demi et on est arrivé une semaine avant car un ami qui tient un magasin de disques a Los Angeles nous a invités. Il nous a donc organisés quelques petits concerts à la va-vite dans son magasin, puis un show-case pour Epitaph, un live dans une radio. On a joué tout un set. On a aussi fait un squat a la péripherie de la ville. II nous a expliqué qu’il ne fallait pas qu’on se monte la tête mais juste qu’on se fasse plaisir et que ce serait déjà pas mal. Des groupes a Los Angeles, il y en a plus que dans toute l’Europe de toutes façons… On n’avait pas grand chose à prouver, il fallait juste dire bonjour et se faire plaisir.

Los Angeles, vous vous attendiez à cela?

C’était dans des conditions roots mais pas pire que ce qu’on a pu vivre dans d’autres pays ou certains concerts. En même temps, on n’était pas venu pour ça, c’était la cerise sur le gâteau. On n’a pas fait de promo ou quoi que ce soit, nous étions juste un groupe de plus à I’affiche.

Vous avez fait connaissance avec des groupes?

Ouais, avec Life’s Halt, qui est un groupe totalement inconnu mais qui a sorti deux 45t. Ils ont 17-18 ans, ils jouent du hardcore, ils ont du matos pourri et ça joue super bien; c’est la grande claque dans la gueule… Gaspacho, aussi, avec un petit black au chant qui a seize ans; on dirait les Gorilla Biscuits ou le chanteur des Bad Brains. Les mecs ne se prennent pas au sérieux, ils jouent une demi heure, envoient méchamment, la batterie est explosée a la fin du concert, le chanteur est tordu de douleur pendant une demi-heure et à la fin tu lui donnerais le bon dieu sans confession.

Est-ce que ce séjour vous a permis d’avancer au niveau de votre distribution américaine?

On va finir par l’être mais sur un autre label qu’Epitaph, peut être sur Victory mais il n’y a rien de sûr.

Thomas: Pour Epitaph, c’est mort, ils ont assez à faire avec les groupes américains pour en plus avoir un groupe français. Ils n’ont pas trouvé qu’on était exceptionnel, qu’on était mieux que les américains. On reste sur Epitaph mais Europe.

Ca vous déçoit ou vous frustre?

P: Pas du tout. On s’en branle. C’est pas forcément un plus. Quand, a une époque en France, on commençait à faire chier les gens de Pias, c’était parce qu’on ne trouvait pas de distributeur en Europe et qu’on voulait y faire des concerts. Même si tu ne vends pas de disque, Ie simple fait que ton disque soit en magasin, ça permet à un groupe d’exister. Quand Epitaph est arrivé, c’était à ce moment-là, quand on montait cette tournée européenne et qu’on en chiait un peu. On n’a pas vendu plus de disques pour autant mais on en a vendu en Europe. Ce serait pareil aux Etats-Unis ou au Canada. L’intérêt pour nous serait d’y tourner après. Déjà, si on peut remettre le paquet, refaire une tournée européenne et rester un peu plus longtemps dans chaque pays, aller en Allemagne de I’Est ou on n’a jamais encore pu aller, en Tchécoslovaquie, en Ecosse et faire quinze dates au lieu de trois comme ce qui va se passer là, c’est le principal. Le reste…

Vous avez composé les morceaux de Escape assez rapidement et vous en semblez satisfaits. Sera-ce désormais la manière de travailler des Burning même si cela comporte quelques risques?

P: C’était un petit peu dans I’urgence mais on a beaucoup causé avant les morceaux. Quand on arrivait avec un début de morceau, on le posait sur la table en disant ce que I’on avait en tête et ou on voulait en venir afin de savoir ce que chacun de nous en pensait. De cette manière, tout le monde va dans la même direction et tout de suite. On ne fait pas des morceaux chacun de nôtre côté afin qu’ils soient du groupe et non pas de quelqu’un en particulier a l’intérieur du groupe. C’est ça qu’on avait fait avant, on s’est planté royalement et on s’en est aperçu avant le studio heureusement. On a pas mal parlé et on a réussi à corriger le tir assez rapidement. C’est peut être la bonne solution. La rapidité de composition n’est pas importante. On s’était fixé un objectif et il fallait I’atteindre. Puis, ça a toujours été un peu comma ça.

JB: Pour composer, la plupart du temps, il faut que tu t’enfermes dans ton local, tu forces ton inspiration, il faut la choper quand elle passe. On a toujours fait comme ça: il y a un temps pour les répétitions, un temps pour les concerts. On n’arrive pas à composer en tournée…

P: Quand tu sors de studio, que ça fait un mois que tu écoutes tes morceaux, tu as envie de passer à autre chose. L’album sort, les gens le découvrent et nous, on le connaît a la perfection et on a déjà envie d’entendre autre chose. II y a toujours un espèce de petit décalage. A la sortie de studio, on a envie de faire autre chose que d’écouter du punk. Par contre, quand le disque sort, on a envie de le montrer, de jouer et d’exploser parce qu’on a quelque chose de nouveau a présenter.

Le titre « Escape » fait référence à un échappatoire; lequel est-ce?

T: le droit chemin, la voie toute tracée. C’est juste que le guitariste avait trouvé une phrase intéressante d’un poème de Prévert qui parlait d’anciens avec le front un peu bas qui montrent d’un bras raide le chemin à suivre pour les générations futures. II avait trouvé que cette vision un peu préhistorique de ce qu’il faut faire, ne proposait pas d’alternative. L’image était bonne, et il a demandé a un pote d’illustrer cela, et ça a donné la pochette. Quand il a fallu trouver un titre, on est resté avec I’esprit bien Burning, qui était de prendre une autre voie que celle toute tracée; donc Escape… Notre sortie à nous, c’est ce petit chemin un peu cahoteux ou peu de gars sont passés quitte à tomber sur des embûches mais au moins, on I’aura choisi.

P: Le petit bonhomme sur la pochette regarde déjà ailleurs que dans la voie indiquée par les anciens. Il a peut être trouvé déjà la porte de sortie, et se dirige vers un autre chemin.

T: Ces vieux ont peut être la force de I’expérience mais le monde avance vite et ils n’ont pas toujours raison. On essaye toujours de montrer aux gens que tu n’es pas obligé de suivre le chemin que t’impose la société. Si t’es un peu intelligent et que tu crois un peu en toi, tu peut trouver une alternative. Maintenant, si tu te contentes d’accepter, tu prendras la voie des vieux.

Vos morceaux sonnent beaucoup plus hardcore…

T: On nous a souvent traités de tarlouzes et il fallait remettre les choses au point…

P: Quand tu joues avec des groupes de quinze ans qui arrachent tout en une demi-heure, tu te prends une claque.

T: C’est Ie mixage qui donne cette impression. Les tempos sont un peu plus rudes, les morceaux vont a l’essentiel, la voix crie un peu plus. C’est surtout la couleur générale que l’ingé son a réussi à donner, qui rend cet album un peu plus violent et brut que les autres.

P: L’album dure une demi-heure et non pas trois quart d’heure, il n’y a pas de fioritures.

Est-ce que Be One With The Flames peut être perçu comme un intermédiaire entre Super Modern World et Escape?

P: Ouais, autant que Super Modem World peut être un tournant entre Dive et Be One With The Flames. Au fil du temps, on essaye de supprimer des parties répétitives, des solos de guitares interminables. Dans Dive, qui est perçu comme un de nos meilleurs albums, je trouve qu’il y a de très bons morceaux mais qui sont a rallonge. « Réaction » est un morceau marathon…

T: Et nous, on est meilleur au cent mètres et au sprint.

Votre production reggae dont on entend de plus en plus parler, va t-elle vraiment voir le jour?

P: Ouais, ça s’appellera peut être pas Burning Heads si on est pas tous d’accord pour le faire mais…

Et un changement de style aussi radical ne va t-il pas décrédibiliser le projet?

T: On s en fout.

P: En tant que musiciens, on écoute énormément de styles musicaux histoire de puiser quelque chose et de le ressortir a notre façon. Et puis, on sera plus crédible que si on faisait un disque de ska ou de jungle celtique ou festive…

T: Du reggae, on en a fait quand c’était pas à la mode et on en fera encore quand on en entendra plus parler. C’est Pas parce que Pierpoljak fait un carton en ce moment qu’on a envie de chanter du reggae. Quand Reg’Lyss mettait de l’huile ça nous avait pas donné envie d’en faire. On écoutait les Clash, Stiff Little Fingers qui faisaient du reggae. 11 y a toujours eu une petite association punk-reggae: la minorité punk blanche anglaise s’est souventretrouvée avec la minorité noire jamaïcaine anglaise, dans les sound systems il y avait autant de creteux que deblacks lockseux. D’un côte, il y a ceux qui disent « Destroy Babylon » et d’autres qui scandent « Fuck The System’. Le message est le même, seule la musique diffère. Punk ou reggae, c’est toujours la même rébellion face aux ordres établis. Et puis, moi je suis un grand drogué, je fume des spliffs toute la journée, j’écoute Bob Marley depuis que je suis tout petit, et ça me fait plaisir de mettre du reggae dans mon punk comme ça me fait plaisir de mettre un peu d’herbe dans une feuille.

Au niveau de la scène française, on a vu que Ie hardcore mélodique avait plus ou moins laissé la place à I’émocore; comment voyez-vous la prochaine phase évolutive?

T: On a très peur de la nouvelle vague hardcore métal kornienne car l’original j’ai déjà du mal, alors je vais en avoir plus sur les copies. Pour ce qui est de l’emocore, on a toujours aimé car il y a un côté un peu pop, un peu cul serré… On aime bien ces groupes, et il y a quelques influences qui se retrouvent dans les Burning. Si il y a de plus en plus de groupes emocore, c’est très bien. J’ai peur de la scène kornienne car si il y en a de plus en plus, on va se retrouver à jouer avec des groupes comme ça dans lesquels je ne me retrouve pas et dans lesquels je ne vois absolument pas une once de rébellion. Même si tout semble avoir été digéré par la société, les kids et les parents, il faut quand même pas oublier que si tu as décidé de faire du punk rock au départ, c’est parce qu’il y avait des choses qui t’agaçaient et que tu avais envie de faire parler les watts de ton ampli et les cordes vocales pour gueuler. Si il n’y a plus rébellion, pas de côté agacé dans ta musique, il faut faire du zouk. II y a une chanson de Nofx qui dit ça: le son est le même, la chanson est la même mais la rébellion est partie. Nous, le jour ou notre côté agacé ne ressortira plus, on arrêtera car punk-rock ne voudra plus rien dire.

P: Ou alors, tu l’annonces ouvertement, et tu joues pour l’argent comme le fait Blink 182.

T: Tu ne peux pas mettre une claque au système et lui rouler une pelle quelques minutes après.

P: Le dernier NRA est sorti il y a peu de temps, ça n’apporte rien en matière d’originalité mais c’est la claque: 18 morceaux en une demi-heure, 18 standards. Tu as l’impression d’écouter l’histoire du punk rock. C’est sincère, c’est en dehors des modes.

Si vous faites un bilan de votre parcours aujourd’hui, qu’est ce qui ressort de positif et négatif?

T: Aucun regret, on s’est super bien amuse du début a la fin. Quand on s’est pris la tête, c’est parce qu’en couple ou avec nos copines respectives ou dans la société, on se serait pris la tête tout pareil pour des conneries qui n’avaient pas forcement à voir avec le groupe. Tout s’est passé tranquillement, en évoluant tout doucement, étape après étape, album après album. Ca a déjà été plus loin que toutes nos espérances et attentes car on ne s’attendait a rien. Là, notre parcours commence a ressembler a une carrière alors qu’on a vraiment rien fait pour ça.

JB: Si, on a du faire un choix a un moment entre continuer à essayer de trouver du boulot à droite à gauche, ou se lancer a fond dans le groupe…

T: T’as fait un choix toi? Moi, c’était: est-ce que je fais de la musique ou est-ce que je ne fais rien? II fallait que j’ occupe mon temps, mais je ne serais pas allé travailler.

P: Les choses qui auraient pu passer comme des galères sur l’instant, sont des souvenirs intéressants, des anecdotes…

T: C’est même pas des galères, c’est comme le Monopoly. Tu peux tomber sur la case ou tu repars au départ et ou tu ne prends pas vingt milles. Ton matos au départ, il est pas super bon et tu vas faire des concerts ou tout va casser.

P: Tu pars faire une tournée européenne et t’arrives à un endroit ou l’organisateur est parti voir un concert, ou tu ne seras pas payé alors qu’il y avait du monde dans la salle. Tu viens de faire huit cent kilomètres, t’as la dalle, la tête dans le cul, l’organisateur te dis que tu pues et que t’aurais pu bouffer sur la route. Le jour même, ça te met hors de toi et le lendemain t’en rigoles.

T: Ca fait partie du parcours. Si tu ne veux pas vivre ça, tu fais un boys band, tu deales un contrat chez une maison de disques qui te paye a faire plein de show cases en playback. Si tu fais du punk, il faut t’attendre a des situations comme celle-la et il faut pas que tu gueules. Hier, on était à la Fun House de Rennes ou il n’y a pas d’aération, il y a rien. II y avait 250 personnes, il pleuvait des gouttes de condensation du plafond, au bout d’une heure de concert on était sur les genoux, techniquement le concert n’a pas été top, les loges étaient petites et enfumées mais on a passé un super bon moment. Peut-être que ce soir dans une salle quatre étoiles, on va se faire chier. Ca n’est pas dans des conditions super royales qu’on va forcement s’éclater. Conditions royales ne riment pas toujours avec bon concert, squat perave rime souvent avec bonne ambiance et couche de merde par terre rime aussi avec grande générosité.

P: C’est marrant parce que le mot squat fait peur aux gens et fait misérabilisme. Ce n’est pas vrai. Un squat est un centre social autogéré. Avec trois bouts de ficelle, les gens font des choses bonnes et qui existent. Les mairies finissent par en faire quelque chose parce qu’elles s’aperçoivent que les gens qui sont dedans ne sont pas des abrutis.

T: En fait, on a toujours envie d’aller de plus en plus loin, d’essayer de rencontrer des gens encore plus loin et si ces gens qui nous accueillent à l’autre bout de la Terre ont juste une pièce avec de la terre battue, un micro et une chaîne hi-fi en guise de sono, on ira quand même. On s’est vraiment payé des tranches de bonheur avec une petite galère au milieu mais qui fait partie du truc. Tu fais partie d’un groupe de punk rock, tu ne seras jamais sur le devant de la scène avec des strass et des paillettes, tu seras jamais dans des hôtels trois étoiles, t’arriveras jamais en hélicoptère aux concerts et il n’y aura jamais des tonnes de filles qui voudront to sucer a la fin des concerts. Quand tu sais ça, tu n’es jamais déçu.

Le mot de la fin…

T: Si il y a une fin, on la vivra bien.

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