Interview – Breakbot, toujours heureux, jamais satisfait

Pour le deuxième album de Breakbot, sa tête pensante Thibaut Berland a logiquement fusionné avec son acolyte Irfane pour officiellement devenir un duo. Leur signature disco-funk décidément sexy s’est alors réchauffée grâce à un live band venu défendre ‘Still Waters’ sur scène. Avant d’envoyer des paillettes dans les oreilles du public de l’Aéronef de Lille, c’est le second qui endosse la casquette de porte-parole du groupe pour nous parler plus en détail de ce nouveau disque.

Cette fois-ci, vous apparaissez à deux sur la pochette du nouvel album. J’imagine que ça signifie que Thibaut et toi avez fusionné, et qu’on ne parle plus de Breakbot feat. Irfane ?

Irfane : Pour cet album là, oui c’est clair, mais ça ne nous empêche pas de faire de la musique chacun de notre côté. Comme on avait défendu le premier en tournée, et qu’on avait collaboré sur cinq titres, ça s’est fait de façon assez naturelle. On a commencé à écrire des chansons pendant qu’on tournait, et on s’est posé la question. On avait d’autres potes qui étaient chauds pour former un groupe, pour faire un side-project, mais c’était un peu se tirer une balle dans le pied ! On avait la chance d’avoir déjà un nom, il fallait en profiter. Cela ne change pas pour autant la donne au niveau du son, puisqu’on l’a déjà fait sur le premier album. Ce qui est bien, c’est que l’on ne s’est pas cantonné à nos rôles respectifs, c’est à dire Thibaut à la musique et moi à la voix. Le fait de tourner ensemble et de se poser en studio nous a aussi permis d’échanger vachement plus que sur le premier disque. A l’époque, on se connaissait un peu moins bien, et on avait une manière un peu plus verticale de fonctionner, c’est à dire qu’il faisait des instrus et que je lui balançais des voix enregistrées chez moi, comme se font pas mal de collaborations aujourd’hui. C’est pourquoi ça avait du sens de le présenter comme ça au public aujourd’hui.

Tu avais donc un parti pris sur les instrus, et Thibaut sur ton chant ?

On a beaucoup d’influences communes, et on aspire à faire la même chose. On est assez synchro. Ça ne nous empêche pas de diverger parfois, mais on va globalement dans le même sens. On était à l’écoute l’un de l’autre, on a réellement passé une étape, créativement parlant.

Avec ‘Still Waters’, avez-vous le sentiment d’être arrivés à ce que vous aviez en tête ?

D’une certaine manière, oui. Mais j’adore le dicton ‘toujours heureux, jamais satisfait‘. En termes de sonorités, je crois qu’on a grandi. Thibaut voulait passer d’un album fait sur ordi à quelque chose de plus vivant. C’était cool aussi d’inclure son frère dans la boucle : il a un super studio, il nous a beaucoup aidés avec un matos de fou. On l’a d’abord enregistré sur ordi avec des trucs joués en midi, puis on a remplacé les éléments petit à petit. Par exemple, pour une basse synthé, on a utilisé de vrais synthés; et quand c’était des basses sonnant comme des basses jouées, on a pris de vraies basses. Le fait d’être dans le studio de David nous a donné de la confiance pour faire de bons enregistrements. On ne voulait pas forcément reproduire des basses seventies, on voulait quand même qu’il y ait un son actuel. Tout est un peu brillant, mais on retrouve néanmoins le côté chaleureux des instruments joués.

Pourquoi ne pas l’avoir directement enregistré avec des musiciens ?

Je pense qu’on a tous les deux besoin d’être un peu indépendants quand on enregistre un disque. On veut écrire les choses, on n’est pas du tout dans un délire de boeuf, même si ça peut être un abreuvoir pour de super bonnes idées. On veut tous les deux définir les parties. Thibaut se prend la tête à fond pour des mises en place et pour que ça sonne comme il veut! Les moyens actuels nous permettent de travailler sur l’écriture et de remplacer la palette sonore par d’autres éléments par la suite.

Je vous ai vus il y a trois ans, la formule était plutôt basique : Thibaut jouait le set sur ses machines et tu intervenais de temps en temps. Quelles sont les évolutions aujourd’hui ?

Oui, ça, c’était la première formule. Ensuite, pendant la tournée, on a ajouté un guitariste et un bassiste. Une fois de plus, ça s’est fait de façon naturelle. Cet album est un peu plus joué et on se disait que pour l’énergie, c’était hyper important d’avoir un batteur. Ca change vraiment la donne. On a en plus Yasmine qui nous a rejoint sur quelques dates. Aujourd’hui, le live est plus dynamique. On a essayé de conserver ce qu’on aimait dans le DJ set, cette manière dont les morceaux s’imbriquaient, cette espèce de trame narrative. On s’est bien pris la tête en amont pour structurer le live dans Ableton, pour que les parties s’enchaînent un peu à l’image du premier live. Il y a en plus une grosse partie jouée et un aspect visuel plus travaillé. On a voulu recréer une scénographie pour rester fidèle à l’univers graphique de l’album. Nous sommes six sur scène. Et une fois de plus, il y avait une véritable volonté de garder main basse sur le son. On a fait gaffe au son de la batterie. On met en avant les charleys et cymbales. Pour les kicks et les snares, ce sont ceux utilisés pour l’album la plupart du temps, pour garder cette production reconnaissable.

Deux femmes chantent sur cet album, contrairement au premier disque, où l’on entend que des hommes. Etait-ce une volonté ou simplement le hasard des rencontres ?

Un peu des deux. Je pense que c’était une volonté de Thibaut, parce qu’il avait bossé avec trois mecs sur le premier album. Des mecs qui ont des voix de meuf, moi inclus… (rires) Une fois de plus, les choses se sont bien faites puisqu’on a eu la chance de rencontrer Yasmine à Hong-Kong. Elle mixait là-bas, c’est une super DJ. Elle nous a fait écouter des démos qui tuaient et on s’est dit qu’il nous la fallait. On avait quelques morceaux sur lesquels je n’ai rien trouvé de terrible à faire, c’était l’occasion de lui proposer. On lui a demandé si elle voulait venir quelques jours à Paris pour enregistrer avec nous, puis elle a chanté sur trois morceaux de l’album. L’autre chanteuse, c’est Sarah, ma copine. Contrairement à Yasmine, elle a une voix avec une fragilité à fleur de peau. J’ai donc écrit des trucs pour elle, en sachant comment elle chantait.

Si vous aviez pu ressusciter un chanteur ou une chanteuse pour collaborer avec vous sur cet album, qui auriez-vous choisi ?

Michael, forcément.

Ça ne marche pas, il est toujours vivant à mon avis.

Oui, il est sans doute sur l’île aux enfants (rires). Plus sérieusement, ça aurait été un rêve ! Mais il y a tellement de mecs qu’on adore, comme Curtis Mayfield. Michael McDonald est aussi une influence énorme dans sa manière d’écrire la musique, pour les Doobie Brothers et plus tard. Il a une signature vocale et de compositeur qui est assez folle. Au-delà d’être des musiciens, on reste avant tout des fans de musique.

Le terme French Touch refait souvent surface quand on parle de vous… Est-ce que vous trouvez encore cela pertinent ?

Ça facilite toujours la tâche aux gens de cataloguer les trucs. Si tu compares notre son avec la french touch des années 90, c’est vrai qu’on retrouve quelque chose de funky. Quand on parlait de french touch à l’époque, on parlait de l’album ‘Homework’ des Daft bien sûr, mais aussi de Air, qui n’a rien à voir. On parlait aussi de Super Discount, de Phoenix… C’est assez flatteur d’être mis dans le panier avec toutes ces influences. Ces mecs ont ouvert la voie ! Je pense qu’on a une signature sonore qui diffère de pas mal d’autres groupes, même si on nous trouve des points communs avec le dernier Daft Punk. On a la chance en France – et surtout à Paris – d’avoir une scène hyper soudée, même si on fait tous de la musique différente, qu’il s’agisse de Jackson, Brodinski, Club Cheval… On se connaît tous, on passe du temps ensemble sur la route parce qu’on est amené à faire les mêmes tournées. C’est stimulant. C’est une espèce de compétition vachement saine ! On a la chance de se faire écouter nos morceaux en amont, et ça nous booste.

Est-ce que ton autre projet Outlines est terminé ?

Outlines, c’était un pote d’enfance et moi. Aujourd’hui, il habite entre la Toscane et Londres, ce qui rend les choses plus compliquées pour travailler. Et comme ça se passe bien avec Thibaut, je n’aurais pas eu le temps de me consacrer à Outlines. Faire un album, le défendre et tourner, ça pompe de l’énergie. Si tu veux bien faire, tu peux très difficilement combiner. Je suis admiratif des gens qui arrivent à gérer trois projets en même temps. Je n’en ai malheureusement pas la capacité, donc on prend notre temps pour faire les choses. On avait fait un album avec Outlines, et on en a un deuxième qui est fini mais qu’on a jamais sorti…

Avez-vous un rituel avant de monter sur scène ?

Oui, on met tous nos mains les unes sur les autres et on lâche un cri de guerre (rires). Non, plutôt un ti’punch pour moi de temps en temps.

Est-ce que le fait d’avoir sorti un tube comme ‘Baby I’m Yours’ vous a rajouté une pression supplémentaire lorsque vous avez composé le deuxième album ? Avez-vous l’impression que le public vous attend au tournant ?

Non, pas du tout. Au sein de l’équipe dans laquelle on bosse, que ce soit Pedro Winter, Ed Banger en général ou Because, on a la chance de travailler dans des conditions où l’on n’a pas de pression. On ne se colle pas de deadline. On prend le temps de bien faire les choses, et c’est appréciable. Pour répondre à ta question, la vérité sur ‘Baby I’m Yours’, c’est qu’on l’a fait en calbute dans notre chambre. On n’avait rien calculé. Il y a eu un concours de circonstances ! On a eu la chance d’avoir un super clip qui a poussé le morceau, et une équipe qui a bien bossé. Il n’y a pas de recette, simplement du taf et de l’huile de coude. Si ça nous arrive à nouveau, on prend, mais d’ici-là, on vit quand même de notre musique, ce qui est une chance énorme à l’ère digitale. On voyage, on partage, on a un public qui nous connaît… Si tu m’avais dit il y a dix ans que j’irais faire des concerts en Indonésie, je ne l’aurais jamais cru. Dans ce pays, il y a une vraie culture de chant. Jakarta, c’était le concert où les gens chantaient le plus… Ils connaissaient tous les titres de l’album !

Vous avez beaucoup voyagé… Où avez-vous trouvé le meilleur public ?

Les gens réagissent de manière complètement différente, mais c’est toujours fou. Il y parfois le cadre qui peut rendre aussi un concert exceptionnel. Il y a aussi des évènements spéciaux. Quand tu vas au Japon, les gens sont dans la retenue, et admiratif du truc. Et en Thaïlande, c’est l’inverse. Il n’y a pas de vraie règle, et ça nous ouvre les yeux sur les particularités de chaque pays. Ensuite, la vérité c’est que Lille, c’est bien déglingo. On est ravi de faire l’Aéronef ce soir, parce que c’est clairement l’un des meilleurs publics qu’on a en France. Que ce soit pour un DJ set ou un live, c’est toujours mortel.

Dans quel pays trouve t-on les plus belles filles?

Je dirais un peu partout. Mais en réfléchissant bien, c’était fou quand on est allé jouer en Russie, à Moscou. C’était violent. A Paris ou New York, c’est aussi assez mortel. En fait il y en a partout, il faut ouvrir son coeur… et sa braguette (rires).

La meilleure bouffe ?

Au Japon… On est conquis avec Thibaut. J’adore aussi la bouffe thaï, mexicaine, mais pas les trucs qu’on s’imagine, comme les burritos. Je suis devenu fou de la bouffe là-bas !

L’univers de l’album précédent rappelait un peu l’enfance, avec Thibaut en bermuda, la pochette en forme de plaque de chocolat… Cette fois-ci, vous êtes plutôt chics, en costume devant la piscine…

Oui, en fait, on voulait garder la continuité tout en marquant une évolution. On est passé de l’illustration à la photographie. A ce moment-là, on a voulu trouver la personne qui sache mettre tout ça en image. Thibaut a découvert le travail de Philippe Jarrigeon. Il porte une attention toute particulière à la mise en scène et aux éléments de décor. C’était exactement ce qu’il nous fallait pour créer cet univers qu’on décline tout au long des pochettes. La seule contrainte, c’était ce côté ‘diagonal’ qu’on retrouve partout, c’est une vraie signature. On voulait lier la musique avec le côté aquatique de ‘Still Waters’. On lui a fait part de nos idées un peu brouillonnes, et il s’est approprié tout ça en faisant quelque chose de mieux que ce qu’on avait en tête.

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