Interview – BCore fait rimer le coeur et l’esprit

Si les Etats Unis ont bien quelques exemples d’activistes invétérés dans leurs rangs, l’Europe n’en possède certainement pas des nombreux comme BCore. Installée à Barcelone depuis bientôt vingt cinq ans, la structure a grandi sur les principes Do It Yourself hérités du punk/hardcore, débutant presque par hasard pour rendre service à un groupe du coin, pour finalement se prendre au jeu et devenir un des labels les plus influents du Vieux Continent. Alors qu’il s’affiche exemplaire en maîtrisant aujourd’hui toutes les étapes du processus de production, de promotion, de management et de distribution, quelle meilleure occasion que la nouvelle édition du Primavera Sound Festival – prête à secouer la capitale catalane – pour s’attarder aux côtés de Jordi Llansama, son créateur, et revenir avec lui sur sa petite et exceptionnelle entreprise qui ne connait manifestement pas la crise. 

La musique défendue par Bcore, tout comme le logo du label, semble vraiment inspiré par le label Dischord. Comment et pourquoi le label de Ian McKaye a fait figure d’exemple pour toi?

Quand nous avons commencé le label dans les années 90, nous étions vraiment influencés par le punk et le hardcore des années 80, celui qui arrivait des Etats Unis jusqu’à nous. Au début, on s’identifiait vraiment à Dischord, SST, comme à tous les groupes qui étaient attachés au mode Do It Yourself. Concernant le logo, il est très différent de celui de Dischord. Il est plutôt inspiré par le skateboard. Celui dont tu parles a été pensé pour un tee shirt que nous avons fabriqué à l’occasion du quinzième anniversaire de BCore. Celui-là, effectivement, c’était un hommage au label de Ian et à son inspiration.

Est ce que votre volonté de vous focaliser principalement sur la scène catalane – comme Dischord le fait avec celle de Washington DC – provient également de cette inspiration?

Le fait de travailler avec des groupes locaux, plus que de simplement copier Dischord, est quelque chose de naturel. Ces groupes là sont proches de toi, ils représentent ta scène, ce sont des gens dont tu es émotionnellement proche, et pour lesquels tu as envie de te battre. On a tenté l’expérience avec des groupes internationaux quand nous avions des connections avec eux lors de leurs tournées en Espagne (June Of 44, Bluetip…) mais, petit à petit, on a fini par se concentrer uniquement sur la scène catalane et espagnole.

Dans l’esprit des français, le rock espagnol est très souvent assimilé au rock festif. BCore a changé la donne avec son influence très américaine. Peux tu nous dire exactement ce qu’il en est du rock chez vous?

Il y a toutes sortes de scènes et de sonorités en Espagne. Ceux qui se sont fait connaitre à l’international sont le flamenco et le mestizaje, qui ont du vous arriver à peu près au même moment. Mais ici, il y a toujours eu de bons groupes de rock, de punk et de pop. Il y a actuellement une tonne de petits groupes et de labels qui font des choses intéressantes et potentiellement exportables.

Hormis le fait qu’il soit local, quels sont les critères que vous prenez en compte quand il s’agit de signer un nouveau groupe?

Pour faire partie de la famille, il faut surtout que le groupe soit sur la même longueur d’onde que nous. Il n’est plus vraiment question de style musical étant donné la variété du catalogue aujourd’hui. Nous cherchons avant tout des groupes capables d’offrir des concerts aussi bons qu’énergiques et intenses. Nous sommes constamment en quête de gens qui ne considèrent pas la musique comme une source de revenu, mais qui croient plutôt au fait que les albums ajoutent un peu de valeur à leur vie, comme à celle de ceux qui les écoutent.

Vous sortez également pas mal de rééditions. Est ce également pour toujours plus documenter la scène de Barcelone et son histoire?

J’adore retrouver des trésors. On l’a fait avec quelques groupes de punk hardcore des années 80, comme L’Odi Social, Subterranean Kids, GRB, Eskorbuto, mais aussi avec quelques uns de la scène Mod (Brighton 64, Telegrama, Los Canguros). C’est très excitant d’être capable de publier des albums que j’admirais à l’adolescence, et qui faisaient partie de ma vie à cette époque. On leur doit beaucoup à tous. Sans eux, tout ce qu’on fait aujourd’hui n’existerait pas.

Le marché de la musique a beaucoup changé depuis la création de BCore. Selon toi, quels sont les critères de réussite pour un label aujourd’hui?

C’est ce que j’aimerais bien savoir! Aujourd’hui, ce n’est pas facile d’exister et de faire parler de toi étant donné la quantité de groupes et d’albums sur le marché. Internet devait démocratiser tout cela, mais il est évident que ce sont encore les artistes les plus populaires et les gros labels qui en tirent toujours les plus importants bénéfices.

On parle beaucoup du retour du vinyle ces temps-ci. Est-ce que tu le ressens également chez BCore ou est ce que ce support a toujours représenté la plus grosse partie de vos ventes?

C’est vrai que tout le monde s’étonne de cette résurrection, mais je ne pense pas que ce soit aussi important qu’on le dit. Les ventes de CD ont chuté, mais les gens qui étaient restés fidèles au vinyle ont continué d’en acheter. Ce sont simplement rajoutés ceux qui écoutent de la musique en streaming, et qui achètent pour l’importance de l’objet.

Vous avez appris sur le tas. Quelles sont les choses les plus dures à admettre pour un activiste indépendant?

La chose la plus compliquée en Espagne, c’est d’obtenir l’attention des médias et du public afin d’amener les projets nationaux et internationaux au même niveau. Il y a beaucoup de groupes étrangers qui, parce qu’ils sont simplement étrangers, sont plus respectés, avant même que leur album soit écouté ou qu’ils aient donné le moindre concert. Ici, tout ce qui vient d’ailleurs est toujours plus cool. Je pense que cette façon de penser très ‘rurale’ ne nous a pas beaucoup aidé.

Barcelone, c’est aussi le Primavera Sound Festival, un des plus importants en Europe. En quoi est-ce un avantage pour un label local comme BCore?

C’est une grande chance de toucher un public plus large. Le fait que nous soyons un label de Barcelone aide à faire programmer un de nos artistes. Seulement, c’est à relativiser car beaucoup de gens viennent pour s’amuser évidemment, ou pour des raisons sociales. Donc c’est pas facile d’en obtenir des retombées positives, même si ton groupe est plus qu’acceptable.

BCore, c’est un label, mais aussi un magasin de disques, une VPC… Qu’est ce qui représente le gros de l’activité BCore? Est ce que cette multiplication des tâches est nécessaire à la survie de l’ensemble, ou est ce simplement le désir de s’occuper de toutes les étapes du processus?

Les pôles les plus importants sont le label et la VPC. Nous faisons aussi un peu de management car les ventes d’albums ne nous offrent pas assez de bénéfices au final. Nous sommes également éditeurs. Hormis le fait d’être un souci de survie, on fait effectivement tout cela pour suivre tous les aspects du métier, on aime avoir le contrôle de l’album et de l’artiste du début à la fin. C’est aussi la raison pour laquelle nous nous occupons de la distribution dans les magasins, de la promotion, du management, etc… De cette façon, tu es capable de tout maîtriser pour le bien du groupe et du label, et rien ne dépend des intérêts d’un tiers qui pourraient influencer la proposition artistique.

Combien de personnes vivent grâce à BCore aujourd’hui? 

Nous sommes cinq à nous battre. Dans le sens ou nous faisons cela parce que nous sommes passionnés par ce que nous faisons.

Quels sont les cinq albums qui, selon toi, sont les plus emblématiques du label?

Je dirais ‘Childish’ de Corn Flakes parce qu’il fut le tout premier. Puis l’album éponyme de Aina, ‘The Ionic Spell’ de Standstill, ‘Scarcity’ de Xmilk, et ‘Rock For Food’ de The Unfinished Sympathy.






Et lesquels ont joué un grand rôle dans l’évolution de BCore?

Des albums comme ‘Le Red Soul Comunnitte’ de Tokyo Sex Destruction qui a ouvert au label les portes du garage et de la soul. Même chose pour Delorean et le rock electro, Madee et la pop, The New Raemon et les sons plus folk.

Aina a été un groupe très important pour la popularité de BCore, en France et en Europe. Selon toi, qu’est ce qui les différenciait des autres groupes à l’époque?

Ce qui les différenciait, c’est qu’ils étaient un groupe. Ils étaient constamment sur la route, voulait toujours jouer plus. Ils se sont montés leurs propres tournées, étaient les premiers à avoir leur propre van pour prendre la route… Ils ont tourné en Europe, aux USA, mais la France – grâce à la relation très proche qu’ils entretenaient avec certains groupes – était là ou il tournait le plus. Puis, pour aller dans n’importe quel pays, il fallait qu’ils y passent.

Comment vois tu le futur de BCore? Quels sont les nouveaux albums que l’on peut attendre du label dans les prochains mois?

Justement, il faut qu’on s’organise par nous mêmes, et se préparer à l’avenir. Il y a de moins en moins de magasins de disques chaque jour, donc nous devons nous adapter au marché et trouver de nouvelles façons de survivre. Nous ne sommes pas opposés aux nouvelles technologies, mais nous défendrons toujours le format physique. Pour nous, ça n’aurait aucun sens de ne sortir des albums qu’en digital. Je pense que tout cela est compatible et qu’il y aura toujours des gens intéressés par l’objet. Côté sorties, nous préparons actuellement celle de ‘Brighter’, le nouvel album de Jupiter Lions, mais aussi d’autres comme la discographie complète de E-150.

Si tu devais nous pondre une compilation de dix titres pour présenter BCore comme il est actuellement, lesquels choisirais tu?

Ceux-là!

Retrouvez BCore sur: site officiel, Bandcamp, Twitter, Facebook, Soundcloud

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