Interview – Battles, le bonheur à trois

Quatre ans après un ‘Gloss Drop‘ douloureux, marqué par le départ surprise de Tyondai Braxton, Battles est de retour avec ‘La Di Da Di’. Composé du début à la fin par le trio restant, il semble célébrer à chacun de ses morceaux le plaisir simple de trois compères qui peuvent enfin se préoccuper d’une seule chose: jouer. Pour évoquer ce nouveau départ, on est allé leur poser quelques questions dans la torpeur d’une petit cour d’hôtel parisien.

Quand avez-vous commencé à travailler sur ce nouvel album?

John Stanier: Il y a environ deux ans et demi. Mais ce n’est pas comme si il y avait eu une date spécifique, d’autant plus que nous y avons travaillé par à-coups du fait de l’album que j’ai sorti avec Tomahawk, que Dave soit devenu papa… Je dirais depuis deux ans. Oui, deux ans et demi me paraît juste.

L’album semble beaucoup plus paisible comparé à ‘Gloss Drop’. Etes-vous d’accord avec cette perception? Étiez-vous dans un état d’esprit différent au moment de débuter la composition?

Ian Williams: On savait que ça allait être l’album d’un trio, notre premier véritable album à trois. On a peu parlé de cela ensemble, et nous ne nous sommes pas non plus donnés de ligne directrice autre que cette forte volonté de s’en tenir à l’instrumental. De là, on a composé comme ça venait, en échangeant beaucoup entre nous. La première chose dont on s’est rendu compte, c’est qu’on avait tous des idées différentes à la base pour aborder l’album. Puis, tout s’est imbriqué très naturellement.

Quelles sont les principales différences entre vos deux derniers albums? Quel regard portez vous sur l’évolution du groupe durant ce laps de temps?

Dave Konopka: L’évolution est venue du fait que nous avons cette fois eu plus de temps pour vivre avec le musique que nous composions. Si ‘Gloss Drop’ est né dans des circonstances un peu difficiles, ‘La Di Da Di’ en est une suite logique. Il nous a permis d’apprendre de notre musique, de prendre le temps de travailler tous les éléments que nous étions en train de composer, de les ‘sécuriser’, d’écouter les idées des autres, et de construire sur cette base.

Est-ce que ce disque a inauguré un nouveau chapitre dans la carrière du groupe?

Chaque nouvel album marque le début d’un nouveau chapitre…

Oui mais je parle du fait que vous soyez maintenant un trio et que, même si c’était déjà le cas pour ‘Gloss Drop’, vous avez pu travailler sereinement cette fois…

Oui ça a été le cas. ‘Gloss Drop’ a été un vrai baptême du feu, même si nous n’avions pas prévu ça. Notre approche est bien meilleure maintenant. Disons que, désormais, nous sommes capables de jouer et de créer tout ce qui nous vient à l’esprit.

Alors que vous avez été forcé de réduire le line up au format trio durant la composition de ‘Gloss Drop’, vous avez dû redéfinir les rôles de chacun. Est ce que cette révolution interne s’est montrée bénéfique pour ce nouvel album, et pour vous en tant que musiciens?

Ian Williams: ‘Gloss Drop’ fut un album différent. De mon point de vue, nous avions commencé a travailler dessus comme un quartet, mais ce fut un moment tellement trouble que c’est difficile d’avoir du recul sur cette période. On verra ce que l’histoire en dira. En tous les cas, ‘La Di Da Di’ a été totalement pensé en tant que trio, et ça change énormément de choses. Avant, il y avait de longues lignes de guitare, de synthé et le but était de créer suffisamment d’espace pour tout le monde, tout en évitant que personne ne se marche sur les pieds des uns des autres. Aujourd’hui, il y a plus d’espace, et nous n’avons plus vraiment à nous soucier de ça. C’est sûrement ce qui donne cette impression plus relaxante que lors des précédents albums, même si ‘La Di Da Di’ reste direct et complexe.

Vous contribuez à familiariser le public à des musiques plus expérimentales que ce qu’il avait l’habitude d’écouter. En tant que groupe ‘contributif’, quel regard portez-vous sur cette évolution?

Je ne sais pas vraiment, je pense que nous vivons à une époque ou il est difficile de comprendre ce genre de chose. C’est bizarre parce qu’il nous arrive de jouer devant des gens qui comprennent notre musique, mais aussi de partager les scènes de festivals avec de gros groupes de pop. Je ne sais vraiment pas quoi en dire, je ne sais pas ce qui se passe.

Malgré son approche expérimentale, votre musique reste positive et entraînante, dansante même parfois. Y voyez-vous une des raisons de votre succès actuel?

Nous sommes plein d’espoir pour l’avenir. J’ai toujours trouvé qu’il y avait un coté juvénile dans les musiques qui se prennent au sérieux, qui ont une certaine forme de noirceur en elle. Cette noirceur pourrait être plus profonde, plus intense encore mais, des fois, il s’agit juste d’une couverture. Parfois, la chose la plus complexe à faire est de trouver une issue positive et optimiste.

Les guitares ont toujours été au centre de la musique de Battles, et elles semblent plus variées qu’elles ne l’étaient auparavant. Pensez-vous que cet instrument est trop souvent pris de haut par la musique électronique du fait de son origine totalement ancrée dans le rock?

Dave Konopka: Parfois c’est le cas, oui. Mais il y a quelques bonnes tentatives. Si tu prends l’exemple de Darkstar, il s’agit purement de musique électronique sur laquelle la guitare joue sans détour. Nous concernant, j’aurais tendance à dire que nous marions les deux de façon plus sinueuse. La guitare de Ian notamment est très souvent la source de nos sons électroniques. C’est trop facile de priver la musique électronique de guitare sous prétexte qu’elle n’en est pas un élément indispensable. Pour nous, c’en est un, et si le nouvel album sonne plus électro à ton goût, c’est sûrement parce que nous sommes parvenus à mieux les exploiter dans ce sens.

Est-ce que vous considérez Battles comme un groupe old school au sein de la scène électronique du fait de son line up instrumental?

Ian Williams: C’est un anachronisme, ni plus ni moins. J’aime l’idée qu’on ait la structure d’un groupe de rock sorti des sixties, et qu’on finisse par être affilié à la musique électronique. On garde une idée très romantique de cela.

Donc, pour vous, romantisme rime avec old school?

Oui parce que, de nos jours, quand les gamins vont à l’école, c’est pour créer une entreprise. A notre époque, la chose la plus cool à faire était de monter un groupe de musique. Aujourd’hui ils veulent développer des applis.
Dave Konopka: Nous portons la flamme de l’essence du rock n’roll à travers les yeux de l’ère électronique moderne.
Ian Williams: Et je ne pense pas que nous fassions faute route à cause de cela. C’est un peu devenu notre signature. Si nous faisions exactement ce que les idées reçues nous poussaient à faire, on serait un groupe très ennuyeux.

Aujourd’hui, il est assez facile de prédire la durée de vie d’un album et de savoir s’il fera date. Etant donné l’originalité de votre musique, c’est peut être plus difficile d’avoir ces certitudes. Est ce que, pour vous, entretenir le flou sur l’avenir de votre musique est une forme de victoire, de satisfaction?

Ce serait présomptueux de penser que les gens se souviendront de nous à l’avenir. Mais je pense que le type de musique que nous faisons prend du temps pour être comprise et pour être appréciée. La plupart de nos fans ne vont pas nous oublier d’un album à l’autre, à l’inverse d’un groupe qui va sortir un single et cartonner pendant seulement six mois. Quand tu es la branche d’un arbre, que tu n’es pas simplement posé dessus, tu es beaucoup plus difficilement remplaçable.

Pour revenir sur ‘Dross Glop‘, votre album de remixes, il réunissait de nombreux artistes issus d’univers très différents, allant du hip hop à la house par exemple. Pensez-vous que l’interêt qu’ils vous portent est dû à votre musique singulière? Pensez-vous que la musique de Battles est taillée pour être retravaillée?

John Stanier: Quand nous avons fait remixer tout l’album, nous voulions un large éventail de producteurs.
Dave Konopka: Et la nature de notre musique même nous pousse à collaborer avec des artistes très différents. On pensait que ce serait une bonne idée d’expérimenter, parce qu’il y avait beaucoup de possibilités qui nous étaient offertes.
John Stanier: Tu dois aussi être sûr que les gens à qui tu le proposes sont capables de le faire. Et il y avait une vraie connexion avec tous les gens sur cette liste.

Est ce que ce nouvel album va s’accompagner d’un nouveau show?

Ian Williams: Oui, nous avons de nouveaux équipements techniques, différents donc de ceux que nous utilisions pour la tournée de ‘Gloss Drop’.
Dave Konopka: A ce moment-là, nous avions des chanteurs invités, donc nous avions eu l’idée de les faire apparaître sur des écrans en fond de scène, pour ne pas simplement qu’ils soient entendus, mais vus également. Désormais, nous n’avons plus besoin de ces écrans, même si une voix peut apparaître à un moment ou à un autre. Nous portons plutôt de nouveau l’attention sur nous, et notre configuration scénique.

Et l’absence de chant sur ‘La Di Da Di’ est il aussi une façon de marquer une rupture définitive avec le passé, ou est-ce simplement parce que vous n’en ressentiez pas le besoin pour ces morceaux?

Oui, je pense que c’était plutôt pour marquer un changement définitif et revenir au coeur de ce que nous avons toujours été, c’est à dire un groupe instrumental. Il ne s’agit plus donc que de nous qui jouons de la musique. Et, à vrai dire, nous tirons de cela un fort sentiment de liberté.

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