Interview – Aufgang, concerto lunaire

Evidemment confiants après un premier album classieux issu d’une configuration singulière, nous attendions impatiemment le retour de Aufgang. Francesco Tristano (piano), Rami Khalifé (piano) et Aymeric Westrich (batterie) sortent à nouveau l’attirail pour repartir en tournée avec, sous le bras, un second disque bariolé. Ils font escale ce soir-là dans la petite salle de l’Aéronef de Lille où nous les avons rencontrés avant un concert furieusement organique…

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J’ai vu votre installation en passant dans la salle. Vous jouez dos au public?

Francesco Tristano: La scène est minuscule, c’est la seule manière d’y mettre les deux pianos. On aime bien le côté triangulaire et symétrique. Là, on est effectivement dos au public mais on n’a pas le choix.
Rami Khalifé: Et ça nous fait chier!
Francesco Tristano: On n’est pas fan, ça ne nous permet pas d’avoir un contact visuel. On se voit entre nous, c’est déjà ça, mais on ne voit pas le public.

Vous avez un nom de groupe allemand, et votre nouveau disque porte un titre arabe. Quel est le message que vous voulez faire passer à travers tous ces langages?

Aymeric Westrich: Aucun. C’est la pluralité d’Aufgang d’avoir des noms en français, en anglais, en allemand… C’est universel. « Istiklaliya » est un beau nom qui signifie « indépendance ». On a surtout retenu la beauté du mot, même si on reste très attaché à la signification.

On sent que ce nouvel album est beaucoup plus direct et spontané que le premier. On a l’impression que chaque morceau a été enregistré en une seule prise, est-ce le cas?

On a justement essayé de capter le moment live et de l’amener sur cd. On a enregistré dans un studio sur bandes et on n’avait pas le choix, on était obligé de sélectionner des pistes très longues. On espère justement que ça donne une ambiance live, de proximité, de spontanéité.
Rami Khalifé: De chaleur aussi. On nous a reproché d’avoir un premier album assez froid. Et certaines personnes trouvent aussi que « Istiklaliya » est froid! On voulait jouer ensemble sur cet album, ne pas enregistrer chacun de notre côté.

Le processus du premier album était similaire?

Aymeric Westrich: Non, justement. On avait d’abord enregistré les pianos dans un studio. Ensuite on a brodé, découpé dans tous les sens, c’était…fastidieux! On a mis beaucoup plus de temps et dépensé énormément d’énergie.

Même si les morceaux sont très riches en général, vous semblez laisser un peu de place pour l’improvisation. Comment utilisez-vous cet espace sur scène?

On respecte l’esthétique de chaque morceau mais on exploite la liberté des structures. Avec la musique que l’on fait, nous avons forcément un peu de place pour improviser, et c’est beaucoup plus direct sur scène.

Quand on écoute votre disque, c’est comme si vous racontiez des histoires, avec des hauts et des bas et différentes phases dans les morceaux. D’où vient cette grande palette d’émotions? Est-ce que tout cela vous ressemble finalement?

Francesco Tristano: Pour moi, il s’agit juste des différentes facettes des humains que nous sommes. On n’avait pas envie de faire un truc froid, carré, techno… parce que soi-disant, en techno aujourd’hui, il faut faire un truc clean et minimal.  On avait vraiment envie de jouer et de n’exclure aucune émotion. On ne fait pas vraiment de la techno, mais certains morceaux sont vraiment influencés. Ce qui nous est le plus cher, c’est cette évolution des sentiments et des émotions. On a beaucoup de morceaux qui ressemblent à une épopée, comme « Diego Maradona ». On raconte une histoire qui n’a peut-être pas de narration définie mais il y a plusieurs étapes, plusieurs épisodes. Ça ressemble à la fois à la façon dont on vit et dont on pense, on n’est pas des mecs rigides, ancrés dans un purisme. On a envie d’être libre, d’où le titre encore une fois, l’indépendance à tous les mouvements, toutes les modes. On a des bagages musicaux très variés, on a envie de faire un son qui nous rassemble, et si on arrive à explorer encore plus de paysages, c’est tant mieux et c’est positif pour celui qui écoute.

Revenons justement sur « Diego Maradona ». Qu’y racontez-vous? Pourquoi ce personnage?

Le titre est venu après la composition. On compose, puis on cherche les titres, qui viennent parfois naturellement. Diego est un personnage qui a marqué l’histoire contemporaine récente, et continue de la marquer. Il a une vie unique avec ses scandales et ses rebondissements. C’est un peu un hommage, et la structure épisodique pourrait correspondre à plusieurs phases de sa vie. C’est quelqu’un qui a assumé son propre personnage.
Aymeric Westrich: C’est un hommage aussi à son indépendance, à sa liberté, à l’homme qu’il est, à son aura incroyable. C’est quelqu’un qui a fait des choix dans sa vie, qui reconnaît ses erreurs et les assume pleinement. Il y a peu de gens comme ça. Sans parler politique, on aime ou on n’aime pas le personnage. Par ses actes, il semble être profondément humain et, comme disait Francesco tout à l’heure, nous sommes attachés à cette notion dans notre musique. Ce morceau s’appelait « Tribal » à l’origine, mais comme dans la vie de Maradona, il y a des époques, des rebondissements. C’est un morceau qui reste égal à lui-même, il y a toujours une petite ritournelle comme fil rouge.
Rami Khalifé: Ce morceau est toujours cassé avec des interludes, des pauses, des petites histoires. Ça n’est pas quelque chose de minimaliste du début à la fin, ça bouge beaucoup, mais la trame reste la même. Sa vie n’est pas plate, c’est un peu un feuilleton!

Pensez-vous rendre plus service à la musique électronique ou à la musique classique? Lequel des deux univers vous le rend le mieux?

Francesco Tristano: Aucun. On ne cherche pas du tout à rendre service ou à plaire à un monde en particulier. On lit toujours « Classic meets techno » et on en rigole parce que c’est complètement bidon de continuer à nous classer de la sorte. On a des bagages qui partent de la musique orientale jusqu’au hip-hop en passant par les siècles de musique classique écrite. Nous ne sommes plus du tout dans cette démarche de rendre service ou justice à qui que ce soit, on a envie de faire notre truc. Il y a des amateurs de musique classique ou techno qui aiment beaucoup Aufgang. Il y aura forcément des gens qui n’aimeront pas dans les deux bords, mais nous ne sommes pas là pour convaincre ou satisfaire.
Rami Khalifé: Il y aura toujours des gens qui auront des choses à dire, mais ce n’est pas pour ça qu’on va faire des cauchemars.

Quoi qu’il en soit, on vous trouve dans le bac électro. Est-ce logique selon vous?

Aymeric Westrich: Sincèrement je ne sais même pas où on est rangé!
Rami Khalifé: En tous cas, on n’est pas rangé dans les bacs « classique », ça c’est sûr!
Francesco Tristano: Et pourtant, on continue à dire « Classic meets techno ». Mais il est où le côté « Bachien »?
Aymeric Westrich: Ce qui serait bien, c’est de nous mettre dans les bacs électro, rock, hip-hop, classique…
Francesco Tristano: De toute façon, il n’y a plus de magasin, donc plus de bac! Maintenant, on parle de tag. Sur Aufgang, si tu mets deux tags, tu n’as pas dit la moitié de notre univers. Les médias ont souvent besoin de simplifier un peu pour rendre attractif. Avec internet, c’est beaucoup plus simple de trouver l’interlocuteur qui va apprécier ton travail. Le jazzman ne nous trouvera pas dans le bac jazz, il a plus de chances de tomber sur nous sur le net. Pour le premier album, je pense que nous n’avions aucune chronique dans aucun magazine de jazz. On a dû avoir un ou deux articles dans des magazines classique, et on ne s’y attendait pas. Les magazines, c’est comme les magasins, c’est un peu la fin d’une époque. Malheureusement, c’est aussi un peu la fin du disque, mais on y croit toujours, et on continuera à enregistrer des albums!
Aymeric Westrich: Plus tard, on dira à nos petits-enfants: « je t’assure, les gens achetaient des disques » et ils nous répondront « des quoi? » (rires). Le vinyle va peut-être perdurer, je vois plein de jeunes en acheter, qui recherchent autre chose que des mp3. Je parle carrément de mômes de 15-16 ans qui commencent à piquer des vinyles à leur parents parce qu’ils ont vu Grandmaster Flash, DJ Premier ou autres grands noms parler du vinyle. Il y a peut-être encore une chance pour le phonogramme.

auf42Ce soir vous jouez au club de l’Aéronef. Dans quel genre de lieu vous demande-t-on de jouer généralement?

Dans des églises parfois, comme à Metz. Il y aura encore à Nice et à Brighton. On fait également des plateaux type festival comme au printemps de Bourges ce week-end, des venues assez grandes de capacité d’environ 1500 personnes. Jouer dans un club comme ici à Lille c’est super parce que c’est petit, il y a de la proximité avec les gens. Chaque spot est intéressant.

Y-a-t-il un lieu insolite dans lequel vous aimeriez jouer si vous aviez le choix?

Rami Khalifé: Moi j’aimerais bien jouer dans une grotte.
Aymeric Westrich: J’aimerais bien jouer dans un musée, comme au Louvre, dans l’exposition égyptienne.
Francesco Tristano: Sur la Lune. Le truc c’est qu’il n’y a pas d’acoustique.

Et je pense qu’il n’y aurait pas grand monde….

C’est sûr, mais on pourrait retransmettre notre live dans l’espace en streaming sur internet!
Aymeric Westrich: J’adorerais jouer un jour chez Kling-Klang, dans le studio de Kraftwerk à Düsseldorf!

Comment voyez-vous l’évolution de la configuration de Aufgang dans le futur? De nouveaux musiciens? Des voix?

On va faire des collaborations avec des orchestres classiques. Aujourd’hui, je ne pense pas que l’on tombera dans des featurings avec des chanteurs par exemple, ça ne nous parle pas. Je pense que l’on restera à trois. Notre évolution sera surtout dans notre musique, dans ce que l’on arrivera à proposer aux gens pour rencontrer de nouveaux publics. C’est ma vision!
Francesco Tristano: On reste flexible et ouvert à tout, nous n’avons pas de limites. Sur le dernier album, on a intégré nos propres voix. Je pense que c’est un truc à explorer.

Vous êtes souvent remixés par des artistes majoritairement électroniques comme Robert Hood, Krazy Baldhead ou Clark. Les choisissez-vous?

On en propose certains plus que de les choisir parce que, après, il y a des négociations entre labels. Parfois le label a des idées et nous consulte. Parfois on demande à nos potes, parce qu’on a envie de les faire bosser. Personnellement, le Clark est l’un de mes préférés!
Aymeric Westrich: J’aime aussi beaucoup le Robert Hood.
Francesco Tristano: Mais Robert Hood n’a pas utilisé les pistes de piano, ça m’a déçu. Il a rejoué un petit piano modifié, alors que l’intérêt de Aufgang est justement de travailler le son des pianos. Clark n’a pas utilisé de piano du tout, juste les voix!
Rami Khalifé: Finalement, chaque fois qu’il y a un morceau avec des voix, le remixeur utilise cette partie vocale plutôt que les pianos!
Francesco Tristano: Le son du piano est extrêmement complexe à remixer ou à produire. Très peu de gens savent bien utiliser le son du piano, son étendue, et sa dynamique!

Question subsidiaire: que signifie l’artwork de la pochette?

C’est un blason que l’on a développé avec un graphiste. On voulait quelque chose de simple, un symbole qui nous représente. On a les trois éléments dans les coins, la main avec le cœur qui représentent l’élément humain qui unit nos trois personnalités et les instruments. On est très content, c’est un visuel qui nous représente pour une fois, et qu’on a activement développé avec le graphiste. On va ensuite essayer de le décliner un peu. Le côté médiéval et chevaleresque nous plaît un peu également!

Dans la chronique, on a failli parler des « chevaliers Aufgang », mais on s’est dit que ça faisait un peu trop!

(rires) Non, pourquoi pas! On est très attaché à ces cultures. On essaie d’intégrer le passé dans le futur…

Crédit photos: Fabien Breuil

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