Interview – Arnaud Rebotini aka Black Strobe, deux en un

Oui, Arnaud Rebotini a une tête à jouer les méchants bikers dans un film Grindhouse. Détrompez-vous, le leader de Black Strobe est un grand homme, non seulement par sa taille, mais aussi par sa contribution à la scène électronique française. Une fierté que l’on peut revendiquer à travers des morceaux cultissimes comme « Italian Fireflies » ou « I’m A Man ». Son actualité tourne ces temps-ci autour de ses claviers avec son dernier album en date, le risqué « Someone Give Me Religion », petit bijou synthétique de techno à l’ancienne qui se permet quelques écarts expérimentaux. Il jouait ce soir-là à l’Etik – lieu n°1 du clubbing pointu dans la métropole lilloise – qui a eu la bonne idée de lui prêter, le temps d’un dj set, ses platines pour une soirée « Made in France »…

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Ce soir à l’Etik, c’est Arnaud Rebotini en DJ Set…

Arnaud Rebotini: Oui, mais c’est aussi Black Strobe. Finalement, les deux se mélangent assez bien en configuration DJ set.

Tu as beaucoup tourné en live. Quel intérêt trouves-tu encore à mixer aujourd’hui?

Ça me permet aussi de jouer les tracks des autres, de me tenir au courant. J’aime bien avoir les impressions des DJ sets parce que j’écoute plus les choses, je vois comment la musique évolue, sur quoi les gens réagissent. Je peux tester mes tracks, je joue au moins trois ou quatre nouveaux morceaux que j’ai fait en studio, soit des remixes, soit mon prochain maxi. C’est un autre plaisir!

Côté playlist, tu es plutôt techno ou tu te permets des incursions rock?

C’est très à la Black Strobe – à la « moi » en fait- c’est à dire que ça peut partir dans tous les sens. Je joue assez tard ce soir, mais si je prends un dancefloor pas très chaud, j’aime bien commencer néo-disco hyper groovy ou très funky, pour aller vers un truc plus dark, plus techno, plus EBM… Si je le fais pas au début, je pense qu’il y a un moment où je vais redescendre avec des trucs plus sexy. Pour moi, l’un des maîtres du mix, c’est DJ Hell qui fait ça tout le temps. Tu vois, c’est peek-time, il va jouer de la grosse techno, puis il va te mettre deux ou trois magnifique titres de house. Il fait ce qu’il veut… Je suis moins bon DJ que lui, mais je suis aussi dans cet esprit-là!

rebo1Avec le recul, quelles sont les différences fondamentales entre « Music Components » et « Someone Gave Me Religion »? Une autre manière de composer?

La différence n’est pas dans la manière de composer, mais dans la manière de penser le disque. « Music Components », c’est l’idée que j’avais sur comment la techno doit être faite et comment elle devrait toujours être faite. C’est un peu prétentieux, mais c’est ça mon concept. Je prends mes machines, je les mets en synchro, et je fais de la belle musique techno, comme elle était faite à Detroit. Sur « Someone Gave Me Religion« , j’ai pris une autre définition. Je m’inspirais plus de musiques expérimentales, du krautrock, de groupes comme Tangerine Dream ou Cluster, des trucs des années 70 beaucoup plus planants, en me disant qu’il y avait aussi la dimension disco, new-wave, plus mise en avant.

Le dernier album commence par treize premières minutes d’amour (« The 13 First Minutes of Love »). J’ai trouvé que c’était plutôt osé de démarrer ton disque avec un morceau ambient synthétique de treize minutes. Qu’est ce qui t’a donné envie de commencer par ça?

cita11Le culot! Tu vois, on m’en parle tout le temps d’avoir fait ça. Est-ce que tu crois que j’ai un single plus fort que ce morceau là sur l’album? Non. Mon single, il fait treize minutes. C’est pour moi le morceau le plus fort de l’album, celui que je voulais mettre en avant, et aussi pour marquer la différence avec « Music Components ». Et ce morceau est l’un des plus téléchargés, j’ai un bon feedback! Je suis un artiste libre, et je ne me mets pas de contrainte, comme faire absolument un single de trois minutes alors que l’album n’est pas dans cet esprit. Comme je te disais, je voulais faire un disque dans l’esprit de Tangerine Dream, de Cluster, les grands albums de musique électronique des années 70, sans faire une redite revival pure, en amenant le côté techno, et d’autres inspirations que le deuxième album de LFO ou des trucs plus electronica. On me parle de ce morceau de treize minutes une interview sur deux! Et plein de gens m’ont dit « mais t’es fou de faire ça!« .

Je pensais être original en te posant cette question, mais je vois que c’est râpé! (rires)

C’est pas raté, parce que j’aime bien qu’on me la pose! C’est un truc anti-idées-reçues. Tu prends « Rubycon » de Tangerine Dream, c’est un morceau divisé par deux, et c’est un album. Alors pourquoi je ne le ferais pas? Je l’ai fait de manière timide: seulement treize minutes au début, puis neuf à la fin! Je pense que c’est une démarche artistique forte, et le message est reçu. J’adore qu’on me pose cette question.

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Dans ta musique, on sent une valeur sentimentale pour la techno des années 90. Je reconnais des influences Joey Beltram, Carl Craig, ou Drexciya des débuts. Il y a un morceau qui s’appelle « All You Need is Techno »: y a-t-il un message? Est-ce que ça cache une vraie nostalgie pour cette époque?

L’aspect nostalgique de ma musique est intrinsèque à ce que j’ai envie d’exprimer. Mais ma musique est plus mélancolique que nostalgique. Avec du matériel vintage, dans ma manière de concevoir le mixage, la compression, j’essaie néanmoins de rester moderne. Pour « All You Need is Techno », j’aurais pu dire « All You Need is Kick-Drum », tu vois. D’ailleurs le kick est pas super présent, mais c’est une espèce de techno-cavalcade, un truc que les gens ont envie d’entendre. Ce terme techno peut vouloir dire plein de choses et en même temps pas grand-chose, mais ça reste une musique magnifique.

Est-ce ta définition de la techno?

cita2Pas vraiment ma définition, je dirais plutôt la techno noble, la techno Underground Resistance. C’est vrai qu’il aurait pu apparaître sur « Music Components » ce morceau, la techno comme elle devrait être faite et comme elle aurait toujours dû être faite. Cette phrase est importante pour moi. On peut faire de la techno avec des laptops, ça peut être super, mais c’est tellement mieux de la faire comme ça. Il y a un plaisir qui est partagé avec le public quand je fais du live.

Crois-tu au caractère intemporel de tes instruments? En d’autres mots, aimes-tu te dire que dans vingt ans, on sera incapable de mettre une date sur ta musique?

Quand je produis un disque, c’est mon but. Comme quand j’ai fait Zend Avesta ou Black Strobe d’une certaine manière. Le prochain Black Strobe sera aussi comme ça. C’est totalement une recherche d’intemporalité. Les disques que j’écoute à la maison sont aussi intemporels. Tu vois, j’ai quarante ans, donc les modes: fuck! Je ne suis plus dans la hype, je ne suis plus le petit nouveau, j’ai toujours été libre, et je le suis d’autant plus aujourd’hui.

rebo4Mine de rien, tu viens de nous parler d’un prochain Black Strobe dans les tuyaux. Tu peux nous en dire plus ou c’est secret-défense?

Non, ce n’est pas top-secret, mais c’est difficile d’en parler. Black Strobe, c’est deux mondes: d’un côté tu as le Black Strobe « Italian Fireflies », et de l’autre tu as le Black Strobe « I’m a Man ». Donc il y a deux publics.

Et pour le prochain, quelle direction prends tu?

Euh… Entre les deux! Il y a un point commun entre « Italian Fireflies » et « I’m a Man », c’est le boogie. Le boogie de John Lee Hooker, mais aussi le boogie du disco. Le boogie est un sous-style du disco, un style de funk, qui reprend les mêmes placements, la même idée, et le côté dancefloor. Tout ça se mélange très bien. Tu vois, Jon Spencer, AC/DC, « Call Me » de Blondie. Le premier disque que j’ai acheté gamin, c’était « American Gigolo » de Blondie, qui n’est pas son meilleur morceau mais qui a finalement un boogie ternaire. On a l’impression que c’est un vieux morceau de disco, mais non, c’est un peu hard-rock! J’ai été frappé l’autre fois: j’ai fait un truc pour Radio Nova, et je me disais que ce que j’étais en train de penser dans Black Strobe, c’est exactement ça. J’avais dix ans quand j’ai acheté le disque, et tout est là.

Pourquoi avoir ressorti « Italian Fireflies » en maxi récemment?

cita3En fait, il n’était pas disponible en digital. Quand il est sorti chez Kitsuné à l’origine, le digital n’était pas prévu, c’était une autre époque, il y a une dizaine d’années! Je l’ai donc ressorti, et là j’ai envie d’en faire un vinyl, parce qu’on a des bons retours sur les remixes. C’était parti pour n’être que digital, mais ça me fait un peu chier de sortir un disque uniquement dans ce format.

Ça sort donc sur Black Strobe Records. Quel est ton but avec ton propre label? Avoir plus de libertés tout simplement?

Au bout d’un moment, sauf si tu vas sur une major qui te donne des moyens incroyables… Je tourne suffisamment pour financer ma promo, j’ai mon studio, je produis mes disques, je ne vois pas trop ce qu’une maison de disques peut m’apporter de plus. On fait des licences dans les pays où on est moins présent qu’en France, avec des labels qui peuvent être partenaires, ce qu’on va rechercher pas mal pour Black Strobe. Mais si ce n’est pas Mute ou Warp, je ne vois plus l’intérêt.

Il y a quelqu’un d’autre sur ton label, un artiste qui s’appelle Museum. Qui est-ce?

C’est le guitariste de Black Strobe, dont j’ai produit trois titres sur quatre sur le maxi. C’est quelqu’un que j’ai envie de défendre, avec qui je m’entends super bien.

D’autres signatures en perspective?

Je vais peut-être signer un jeune gars de Clermont-Ferrand qui s’appelle Mr Nô et qui tourne pas mal. Je vais être pas mal occupé avec l’écriture du prochain Black Strobe, mais on va bosser ensemble. Je vais faire un truc avec Mixhell aussi, le batteur de Sepultura. On a fait un truc ensemble un soir, bourrés en studio il y a un an, et ça va sortir.

Tu as pas mal tourné avec Black Strobe. N’est-ce pas un peu frustrant de tourner aujourd’hui tout seul avec tes claviers?

Non, je ne trouve pas. J’ai un tour manager quand je fais des lives, donc je ne suis pas vraiment seul. Non, j’aime bien. J’adore le groupe aussi, c’est deux plaisirs vraiment différents. Jouer tout seul, tu peux te lâcher dans des phases d’improvisation, au dernier moment tu peux modifier ton morceau. C’est deux trucs totalement différents et j’adore les deux.

Parlons un peu de tes instruments, même si on a du t’en parler des milliers de fois en interview. Je veux juste savoir si le plus récent de tes claviers est plus vieux que moi…

J’ai un Juno II qui date de 1986.

OK, j’avais trois ans!

En fait, c’est pas tout à fait vrai parce que j’ai acheté un Doepfer Dark Time qui est une machine récente. Et Arturia, une marque de synthé virtuelle qui est en train d’en concevoir un nouveau, m’a contacté, j’ai un peu défendu le projet. Je pense que le synthé le plus récent sur « Someone Gave Me Religion » doit être l’ASP1200 qui date de 1987. Oui, c’est celui-là le plus récent que j’ai! 1987! Mais c’est une boîte à rythmes.

Et quel est le plus vieux?

Le plus vieux, c’est le Solina, une stringmachine de chez Eminent qui doit dater de 1972.

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Fais-tu encore des remixes? Qui sont tes prochaines victimes?

J’ai fait un remix pour Acid Washed et Dirty Vegas, ce sont les derniers. J’en fais moins qu’à une certaine époque, mais ça ne me dérange pas plus que ça.

Zend Avesta, c’est terminé?

Ah oui… On peut dire que c’est terminé. J’ai fait croire un moment, j’ai espéré moi-même mais non: il n’y aura pas de suite. On retrouve un côté Zend Avesta dans Rebotini, même s’il n’y a pas de clarinette. Ça viendra peut-être parce qu’on m’a proposé une musique de film où on veut un peu cette couleur-là. Je le referai peut-être sur demande, mais pas un album, j’ai d’autres trucs plus urgents à faire!

Petite parenthèse pour terminer. De ton côté, tu as une certaine présence scénique, contrairement à des artistes comme Justice qui préfèrent rester derrière leurs machines. Que penses-tu de ce type de live électro aujourd’hui?

Justice, c’est un peu comme les Chemical, les Daft, ils proposent un son et lumière. C’est pas ma tasse de thé effectivement, mais si je fais ce live, il y a des raisons. J’en avais marre d’être derrière un laptop ou de voir des gens derrière un ordinateur à ne rien faire alors que cette musique-là peut être faite avec passion. On va monter des master-class autour des synthés analogiques. Cette idée revient avec des gens comme Turzi et Etienne Jaumet. Ils ne sont pas tous dans la techno mais je ne suis pas le seul, on est tous assez potes. La musique, point! Les gens qui aiment la musique n’ont pas envie de voir un mec derrière un laptop et qui te raconte qu’il fait un live! C’est un DJ-set avec ses morceaux…

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