Interview – Angil, l’ouvrier en guerre

Depuis quinze ans qu’il vit sa musique à défaut d’en vivre, Mickaël Mottet – aka Angil – n’a de cesse de toujours se fixer de nouveaux défis. A chaque album son concept, sa difficulté, son occasion d’approfondir son art, et d’aller puiser toujours un peu plus loin dans son inspiration. Jamais rassasié, le stéphanois – toujours entouré de ses Hiddentracks – vient de sortir « NOW », un nouvel album sur lequel on l’entend encore partir en quête d’une certaine perfection pour un résultat à la hauteur de toute l’attention investie dans l’oeuvre. Rencontre avec ce songwriter d’un autre genre.

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Quelques années se sont écoulées depuis « Oulipo Saliva » dont il serait bon de rappeler l’origine littéraire à nos lecteurs…

Mickaël Mottet: C’est un album lipogramme, les textes ne contenant pas la lettre « e ». Pérec appelle la suppression d’une lettre « le degré zéro de la contrainte ». C’est ce qui conditionne l’existence de ce disque, c’est son origine, mais il ne faut pas se faire avoir par le dispositif: « Oulipo Saliva » est avant tout un groupe qui se découvre et essaie de construire de belles chansons, un été, dans une ancienne fabrique de lacets de la région stéphanoise. Le recours à la contrainte m’a surtout stimulé dans l’écriture comme jamais auparavant. Le fait de réduire le champ des possibles (« disons, grosso modo, qu’à la fin tu n’auras à ta disposition qu’un mot sur trois« ) rapproche de la quête absolue de l’écriture: épuiser le sujet, dire tout ce qu’il était possible de dire.

Tu parlais d’écriture réduite au minimum afin d’en extraire le sens premier. D’où ton penchant pour des écrivains comme  Sylvia Plath ou Virginia Woolf qui paraissaient à même de dévoiler la blancheur, la violence derrière ces mots de tous les jours…

Surtout Plath, oui… Ou encore Primo Levi. Mettre toute l’intensité dans quelques mots suffisamment bien choisis. Je tends vers ça, au moins dans Angil.

Comment analyses-tu maintenant ce concept du « teaser for matter » qui t’était cher hier? Quelle est sa portée?

J’applique toujours certains des préceptes de ce premier album avec les Hiddentracks naissants. Titiller la matière, ne jamais prendre la chanson comme un bloc immobile, fuir les interprétations réactionnaires des codes de la pop. Je réécoute certaines des chansons avec plaisir. D’autres ont moins bien vieilli.

angil2Ton analyse de l’oeuvre d’art en tant que telle a-t-elle évolué? L’immédiat, la spontanéité paraissent les ingrédients implacables quant à la confection de l’album?

Je vois toujours le chef d’oeuvre comme un jalon, un marchepied pour les suivants. Ou un garde-manger, pour utiliser une image de Wyatt. Mais en effet, je suis moins obsédé aujourd’hui par le rituel, la mise en scène. C’est grâce aux Hiddentracks: je leur fais une confiance telle aujourd’hui, que je peux me lancer tête baissée dans la spontanéité, et savoir que j’aimerai le résultat une fois qu’ils auront apporté leurs contributions. Je considère encore plus aujourd’hui que la composition d’une « oeuvre » se fait en plusieurs phases, et que le jeu en soi est la dernière de ces phases, et la plus importante.

Angil, toujours décomplexé face à l’étiquette « intello » jadis octroyée? Ou les valeurs liées à l’étiquette auraient-elles changées?

Je m’en fous. Aux musiciens assez naïfs pour imaginer qu’ils peuvent se fier uniquement à leur instinct, ne rien intellectualiser avant de s’y jeter, je dis qu’ils sont précisément en train d’intellectualiser! Et qu’ils sont sûrement en avance d’une ou deux étapes sur moi.

Le format pop que tu choisis ne s éloigne pas tant que ça de tes premiers amours jazz, à l’exception du  jeu lui-même, le côté hypnotique est omniprésent… Serait-ce le  fruit de l’insconscient?

Fruit de la batterie! A l’origine de « NOW« , il y a Flavien et moi dans mon garage, inventant des rythmes en fonction des phrases musicales et/ou verbales dont j’avais rêvé. Je suppose qu’il y a un truc très antique dans cette manière de procéder (Néanderthal avec deux cailloux), et effectivement très proche du jazz tel que nous l’aimons: celui de Mingus, Gil Evans, etc.

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Tu viens de publier une série de clips sur le net ayant la même ossature. Peux tu nous en dire plus? Et par la même occasion, peux-tu nous dire si cet exercice s’est vu imposé par l’abondance d’infos disponibles ou, au contraire, comme quelque chose de naturel?

Un ami vidéaste est venu nous filmer chaque jour. Nous avons fabriqué ensemble de drôles d’objets, entre le documentaire où l’on voit le processus de création (au moins une partie de chaque clip comporte une partie de l’enregistrement filmée en direct) et la fiction bizarre, où l’on voit chacun des Hiddentracks déambuler dans les lieux assez magiques où nous étions, à la recherche de quelque chose… J’avais envie d’un clip par chanson, tout simplement parce qu’en tant qu’utilisateur, j’ai pris l’habitude d’aller découvrir des groupes sur Youtube. Et j’apprécie toujours plus quand c’est le groupe lui-même qui a mis son propre contenu en ligne.

Qu’en est-il des projets parallèles John Venture ou encore Jerri? Qu’ont-ils insufflé à Angil?

John Venture était un chouette travail de contrainte (18 jours pour écrire 9 chansons). Aujourd’hui, même si j’apprécie les membres de B r oad way humainement, je me suis détaché progressivement de leur musique. Donc, rétrospectivement, je n’écoute plus The John Venture de la même oreille. Mais c’était une jolie aventure, c’est certain. En ce qui concerne Jerri, nous entamons l’écriture du deuxième album, motivés comme jamais. Je me suis lancé dans un nouveau principe d’écriture, je me sens assez euphorique… on verra ce que ça donne. En tout cas, Jerri a insufflé beaucoup de plaisir dans ma vie musicale et personnelle. Je ne saurais pas trop t’indiquer des répercussions concrètes sur Angil, je crois que chaque nouveau projet nourrit les autres, et inversement.

angil4« Ne cherchez jamais à vivre de votre musique »… dixit Yoni Wolfe.  Pourrais tu nous décrire cette approche de la musique?

J’ai un travail (traducteur et vacataire en université), avec ses invonvénients (la précarité) et ses avantages (l’indépendance). L’énergie et le temps que je passe sur la musique depuis 15 ans en dépendent grandement. Je ne voudrais pour rien au monde chercher à vivre de ma musique, m’inscrire à la Sacem, cachetonner et/ou courir la subvention. Je ne suis pas un punk non plus, quand on me propose de l’aide je l’accepte, mais ce choix de la non professionnalisation m’a apporté énormément de liberté jusqu’ici, alors je continue.

Enfin, car il est parfois très difficile de définir un artiste polymorphe comme toi, je proposerais la suivante: Angil ou l’ouvrier musical en guerre.  Mais alors en guerre contre quoi/qui?

Oui, je me reconnais dans chaque terme… En guerre tout court. C’est une condition permanente de ma survie.

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