Idles, humains avant tout

Idles, humains avant tout

2017 restera toujours pour Idles l’année ou son destin a tourné. Confidentiel à l’époque de ses premiers Eps, le quintet de Bristol est soudainement devenu le porte drapeau de la scène rock anglaise sur la foi d’un premier album unanimement salué par la critique, à un moment ou la scène d’outre Manche ne cessait pourtant d’aligner les révélations. Quelques mois plus tard, dans la foulée d’une tournée sans fin et alors que la deuxième manche du succès Idles venait tout juste d’être annoncée, on retrouvait Joe Talbot, chanteur aussi charismatique qu’intenable, dans un petit hotel de Pigalle, sans trop qu’on sache si on allait faire face à un mec posé, ou à un ingérable écorché de la société. Réfléchi, calme, généreux et bavard, l’anglais nous montrait là tout l’inverse de l’image qu’il peut donner une fois monté sur scène.
L’occasion pour nous de revenir sur ses derniers mois rêvés, sur un
Joy As An Act Of Resistance qui nivelle une nouvelle fois Idles vers le haut, mais aussi de parler foot ou de… hip hop ; pour lui d’aborder avec naturel et une facilité déconcertante les pires douleurs de sa vie, comme les valeurs qui l’accompagnent et qu’il souhaite plus que jamais défendre au travers de sa musique. Rencontre avec un mec normal, libre et positif, devenu aussi digne que possible.

Le succès de votre premier album Brutalism est en grande partie du à son honnêteté et à sa spontanéité. Un truc du genre ‘brisons nos carapaces, libérons nous’. Est-ce que les bonnes critiques que vous avez recueilli ces derniers mois ont changé quelque chose chez Idles, notamment au moment de composer ce nouvel opus ? Etes vous restés attentifs à cette fraîcheur, essentielle à votre musique ?

Joe Talbot : Oui bien sûr. C’était notre motivation au moment de composer notre deuxième album, Joy As An Act Of Resistance. Avant même qu’on ait son titre d’ailleurs. Il y a deux ou trois morceaux que nous avions déjà écrit dans la foulée de Brutalism, dont l’un se retrouve sur ce nouveau disque. On a justement viré les autres en réaction aux critiques positives que nous avons reçu, parce qu’ils y répondaient finalement trop. Ces titres étaient comme trop prévisibles. On a vite pris conscience que ce n’était pas ce que nous devions offrir en tant qu’artistes. Et c’est aussi cet état d’esprit, consistant à ne pas se sentir concernés par les réactions du public, qui a fait que nous avons réussi à le séduire avec notre premier album. Malgré tout, on fait toujours très attention de proposer un art digne. C’est à ce moment là que le titre Joy As An Act Of Resistance est apparu : lorsqu’il est devenu évident que, pour suivre le bon chemin, nous devions avant tout prendre nous mêmes du plaisir, nous exprimer en tant que personnes, et composer aussi honnêtement et librement que possible.

Sur scène, malgré vos paroles politiquement engagées et votre musique assez violente et directe, Idles est finalement assez festif. Partages tu cet avis ? Est-ce un critère obligatoire lorsque vous composez ?

Nous ne sommes pas des gens violents. Je l’ai été, mais je ne le suis plus. Joy As An Act Of Resistance est arrivé à un moment ou j’étais dans l’obligation de changer. J’ai du arrêter de boire (il ne boit plus que de la bière sans alcool, ndr), apprendre à m’aimer, à aimer l’univers pour ce qu’il est, à aimer mes adversaires, essayer de comprendre que je ne suis pas important, que l’égo n’a pas sa place à l’époque dans laquelle on vit. Ma fille est décédée à un moment ou j’étais déjà dans un cycle négatif. J’ai alors du faire face à sa mort et faire en sorte de devenir quelqu’un de meilleur plutôt que d’aller droit dans le mur. Ce nouvel album est comme un manifeste de cette amélioration et de ma meilleure connaissance de moi même. Utiliser notre art, notre musique, est une manière de véhiculer ces changements positifs. Nous avons clairement un esprit festif. Notre musique, c’est nous : nous sommes aimants, ouverts aux autres, joyeux, notamment parce que nous avons pris conscience que le monde ne s’arrête pas de tourner quand on est dans un mauvais jour. Nous apprenons à accepter, à apprécier les différentes situations telles qu’elles sont, et à faire en sorte d’améliorer les choses. Ce n’est pas facile, mais c’est bien.

Brutalism était assez fédérateur, mais ce nouvel album l’est encore plus je trouve. Comme si les concerts qui avaient séparé les deux avaient permis de souligner ce qu’il vous manquait encore pour rallier définitivement le public à votre cause… C’est l’enseignement que vous avez tiré de vos récentes tournées ?

Notre progression s’est faite très naturellement. Je suis d’accord avec toi : ce premier album était fédérateur, et je pense que c’est une projection de toute l’honnêteté et de toute la normalité qu’on y a mis. Les paroles parlent de choses banales de la vie quotidienne parce que j’ai voulu qu’il soit un miroir plutôt qu’une fenêtre sur l’extérieur. De fait, les gens n’ont pas eu qu’un disque à écouter, ils y ont aussi trouvé un endroit sûr pour exprimer leur normalité de façon positive, pour s’exprimer eux-mêmes, et rencontrer des personnes comme eux. Je pense que c’est en cela que le disque est fédérateur. Le ton est violent mais est contrebalancé par cela. Nous ne sommes qu’un groupe de rock, nous ne disons pas grand chose, mais je pense que les gens veulent entendre des vérités, celles qui résident plus dans la normalité que dans les discours politiques. Par contre, la façon dont j’exprime mes opinions est totalement vraie et honnête. Je ne dis pas que je suis parfait, que j’ai toujours raison, mais je crois en certaines choses, et plus en certaines personnes qu’en d’autres. Cela étant dit, je n’ai pas réalisé que ce genre d’art pouvait devenir si populaire. En tournée, c’était bizarre. C’était beau, mais ça m’a un peu epoustouflé. Ca me souffle encore d’ailleurs puisque les choses ne vont qu’en grandissant. Mais je ne perds pas de vue que nous vivons seulement de notre art, et que sur scène nous sommes normaux, fun, vulnérables devant notre public qui nous le rend bien.

Dans le brief qui accompagne ce nouvel album, tu dis qu’il est comme un cortège de tout ce qui te manque. Peux tu nous en dire plus ? Qu’est ce qui te manque, dans ta vie comme au sein du groupe ?

Ma fille me manque. Ma mère aussi. Il me manque aussi un petit groupe d’amis, parce que nous sommes toujours sur la route. Il me manque de la clarté de la part de la classe politique, parce que nous vivons une période très confuse. Je pense que personne ne sait vraiment ce qui est en train de se passer, en Grande Bretagne tout comme ailleurs je suppose, en Europe comme aux Etats Unis bien sûr. C’est dingue, nous sommes dans une ère de confusion furieuse. J’aimerais savoir pour qui voter, ou mes impôts vont… Mais quand tu acceptes de vivre effrayé et désorienté, tu peux regarder les gens avec qui tu n’es pas d’accord, et construire avec eux des ponts pour aller au delà… du Brexit par exemple.

Sur Brutalism, tes paroles étaient souvent directes, courtes, se répétaient beaucoup au sein d’un même morceau. Est ce parce que, selon toi, quelques mots bien choisis valent mieux qu’un long discours quand il s’agit de faire passer un message avec efficacité ?

Oui. En fait, quand j’ai le temps de réfléchir, j’ai les idées plus concises. Il y a quelque chose d’impressionnant et de beau lorsque tu arrives à dire beaucoup de choses avec très peu de mots. Peut être parce que je suis quelqu’un de simple, et que ma philosophie l’est aussi. Je n’ai pas besoin de compliquer les choses. Pour être aussi honnête que possible, j’ai besoin de ne pas me laisser l’opportunité, le temps et l’énergie de me préoccuper de ce que j’ai dit. Je suis viscéral lorsque j’écris, je laisse les choses sortir, et c’est beaucoup plus simple comme ça en ce qui me concerne.

Mais sur ce nouvel album, hormis sur Samaritans et Gram Rock, on remarque que les textes de tes chansons sont plus longs. Est-ce parce que tu abordes des choses plus personnelles qu’ils sont plus développés ?

Si on devait comparer, je pense que Brutalism incarne le moment ou j’ai commencé à me rendre compte de ce que j’aimais vraiment écrire. Je recherchais ces répétitions, cette simplicité, cette efficacité. Quelque part, ça me permettait aussi de ne pas m’éparpiller. Cela dit, Samaritans et Gram Rock sont pour moi plus accomplis, tout simplement parce que je suis bien mieux dans ma peau aujourd’hui. Perdre ma mère m’a encouragé à ne pas porter d’attention à la perception des gens. Celle de ma fille a fait s’évaporer les derniers doutes que je pouvais avoir quant à la fragilité de la vie, à l’importance de s’aimer soi même et d’apprendre que je ne serai jamais parfait. Donc, si je fais une erreur, ce n’est pas grave, même si elle se retrouve à jamais sur un disque. C’est bon, je peux écrire une chanson de merde et rien ne va m’arriver, il y a des choses bien plus graves. Désormais, ma perspective est beaucoup plus réduite, donc je m’accorde la liberté d’écrire absolument ce que je veux.

C’est la coupe du monde en ce moment (l’interview a été réalisé le 22 juin, ndr). Est ce que le football fait partie de ta culture ? Déjà que tu bois de la bière sans alcool, alors si en plus tu me dis ne pas aimer le foot… (rire)

Je n’aime pas le foot (rire). Mais il fait partie de ma culture, oui : mon père adore ça, il l’écoute tout le temps à la radio… Au moins trois des membres du groupe aiment ça aussi, mais moi non. Je ne le comprends pas en fait. Je préfère la boxe, donc je peux quand même admettre l’amour que l’on porte à un sport. Mais je trouve le foot tellement chiant, et je ne conçois pas qu’on puisse être totalement obsédé par une équipe. Plus jeune, je n’ai jamais idolâtré de boxeur. Je l’ai peut être fait avec Michael Jordan étant gamin parce que j’adorais le basket, mais j’étais à côté de mes pompes (rire).

Je te pose cette question parce que je trouve que certains de vos morceaux me rappellent l’Angleterre populaire. Ce n’est pas péjoratif du tout, mais on imaginerait presque certains de vos refrains en chants de supporters. Finalement, est-ce que le foot et votre musique n’ont pas le même but : rassembler des gens totalement conscients, voire victimes, des difficultés de notre société, pour les divertir et leur changer les idées le temps d’un match, d’un disque ou d’un concert ?

C’est un peu la même chose oui. J’espère que notre musique aide les gens à sentir qu’ils font partie d’une communauté. Mais ce que je ne veux surtout pas être, c’est une équipe de foot parce que je ne veux pas ressentir que je suis important. Les gens ont trop tendance à idolâtrer les footballeurs, qui ne sont pas primordiaux du tout. Messi n’est pas important, contrairement au fait que des mecs puissent jouer ensemble. Notre musique et notre message sont importants. Ce que je veux qu’il ressorte de mes paroles, c’est à quel point chaque individu est précieux. Il faut se sentir libre de s’exprimer, ne pas autoriser les médias ou le gouvernement à te faire te considérer toi-même comme une petite merde sans importance. Donc je ne veux pas être un footballeur, par contre c’est assez cool de pouvoir rassembler les gens. Je préfère largement l’idée de deux équipes nationales qui baissent les armes le temps d’un match alors que leurs pays sont en guerre. Etre un terrain commun d’unité, ou les différences sont mises de côté, m’intéresse beaucoup plus. Nous sommes tous faits de chair et d’os. Tout le monde peut jouer au foot, et tout le monde peut jouer dans Idles. Putain, je n’imaginais pas que le foot puisse amener à tant de philosophie (rire).

Alors que beaucoup de musiciens recherchent la perfection pour se démarquer, pas mal de groupes anglais connaissent actuellement un vrai succès en assumant leurs imperfections, et en misant plutôt sur leur fraîcheur comme leur spontanéité. Je pense à Sleaford Mods ou Shame parmi tant d’autres. Un nouveau chapitre historique du punk anglais est-il en train de s’ouvrir ?

Oui, j’aimerais bien en tous cas. Je pense que c’est tout simplement une réaction à la pression que l’on nous met pour toujours être irréprochables. Que ce soit à la télévision, dans les magazines, les hommes et les femmes ont toujours l’air parfait, et les jeunes en deviennent obsédés par leur image. D’un point de vue musical, si tu prends la pop music, tout sonne plus grandiloquent et propre que jamais. Les mecs peuvent te chanter cinquante notes en une minute, ou je ne sais quoi d’autre. Aujourd’hui, tout est une question de performance, tu dois être une Ferrari du chant. Tu ne peux pas te contenter de chanter, il faut que tu le fasses du mieux possible. Moi, ce que je veux et ce que j’essaye de faire, c’est de ne pas déshumaniser la musique. C’est ce qu’il y a de plus important je trouve. Si tu laisses les instruments, chant compris, devenir ce qu’il y a de plus primordial dans une chanson, que tu fais de cela ton objectif, tu démets l’artiste de son art. Alors, ça ne devient plus de l’expression mais de la masturbation. La musique, ce n’est pas ça. Je pense qu’actuellement il y a un rejet de tout cela dans les musiques à guitare. Et puis si les gens votent pour le Brexit en Angleterre, pour Donald Trump aux Etats Unis, c’est parce qu’ils ne se sentent plus intégrés à une communauté, parce qu’ils se sentent seuls, parce que le côté humain disparaît chez eux. Pour revenir sur le plan musical, le meilleur moyen de revigorer les gens, c’est de ramener un peu d’humanité au sein de cet art. L’humanité, c’est l’imperfection, la faillibilité. Nous ne serons jamais aussi bons que des machines. Et qui voudrait écouter une putain de machine ?

Tes influences sont assez surprenantes. Au delà du rock bien sûr, vous reprenez un morceau de Solomon Burke (figure de la soul music, ndlr) sur ce nouvel album, et tu parles souvent de hip hop en interview. D’ou ces affections viennent-elles ?

Je ne sais pas… Je n’ai écouté que du hip hop pendant peut être quinze ans. Ma mère écoutait de la soul, même si elle pouvait se laisser aller à Simply Red. Je n’ai pas vécu avec mon père mais il a de très bon goûts musicaux. J’ai donc du me faire ma culture musicale tout seul. Je n’aimais pas du tout la pop, je n’avais pas de frères et soeurs pour me faire découvrir de bons groupes. Je suis donc tombé dans le hip hop sans trop savoir pourquoi ni comment, puis j’ai basculé en arrivant à l’université. Mais j’adore toujours cette musique, j’ai même été dj hip hop pendant six ans avant de jouer en groupe.

Je vous ai vus deux fois cette année : à Paris au Point Ephémère, ainsi qu’à Primavera que vous avez surclassé selon moi au même titre que Nick Cave dans un genre très différent. Sur scène, tu as dit que c’était un rêve qui se réalisait. Peux tu nous dire ce que représente l’expérience Primavera pour un groupe ?

J’y suis allé trois fois avant d’y jouer. Là bas, j’y ai toujours adoré la musique, la drogue, le fun… Cette année, j’étais forcément nerveux parce que c’est vraiment mon festival favori. Il y a Glastonbury aussi, mais ce n’est pas vraiment la même chose. Primavera est vraiment le meilleur festival du monde. On y a joué à 2h du matin, donc je n’attendais pas grand chose, quelques centaines de personnes au mieux. Tu sais, quand tu commences avec ton groupe, tu rêves de jouer devant 200 personnes, et là tu réalises que ce rêve, c’est du n’importe quoi, ça devient quelque chose que tu ne peux pas comprendre. J’ai été choqué. C’est peut être le meilleur concert que j’ai pu faire jusqu’à maintenant. En tant qu’artiste, tu aspires à vivre des moments comme celui là, qui t’amène à te challenger toi même. La meilleure des récompenses pour un artiste, c’est de garder le plaisir de se lever tous les matins pour faire ce que tu aimes, et surtout pouvoir continuer à le faire. Tu n’as pas le droit d’être blasé parce que des moments comme celui là, c’est bien meilleur que n’importe quelle drogue.

Vous passez brillamment le cap du deuxième album. Mais penses tu déjà au futur, aux difficultés que Idles pourrait rencontrer s’il devait trop se répéter, à la fois dans son message comme dans sa musique ?

Je considère que nous sommes chanceux parce que nous sommes constamment en train d’apprendre. Nous nous améliorons, sachant que ça prend un paquet de temps pour arriver à écrire une bonne chanson. J’écris sur ce que je suis à un moment précis, je ne devrais donc normalement pas me répéter puisque je ne serai jamais la même personne que l’année précédente. Je ne suis pas inquiet, je m’en fous maintenant, tout cela n’est plus dans mon ADN désormais. Et si on commence à s’ennuyer, et bien on arrêtera. La créativité, c’est créer, pas recréer. Alors tant que j’aimerai ce que nous faisons, tout ira bien. On compose actuellement le troisième album, donc le futur le dira.

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