Girls In Hawaii, l’ambivalence des grands sentiments

Girls In Hawaii, l’ambivalence des grands sentiments

D’abord calé sur les foulées de l’indie U.S. (Grandaddy en chef de file), Girls In Hawaii n’a pas manqué d’avancer à son rythme pour construire méticuleusement une pop raffinée mais sans maniérisme, poignante sans jamais être pompière. Après les beaux ‘Everest‘ en 2013 et ‘Hello Strange’ en 2014, ‘Nocturne’ – son nouvel album – remet pourtant les choses à plat. Les boîtes à rythmes et les séquences de synthétiseur ont (partiellement) remplacé les arpèges de guitare claire pour un résultat tout empreint de gravité. Un ton raccord avec les angoisses qui agitent désormais le groupe belge, de son propre aveu moins centré sur lui-même et plus à l’affût des secousses qui jalonnent aujourd’hui notre actualité. Mais loin de s’embarquer dans un pessimisme de bon aloi, Antoine Wielemans et Lionel Vancauwenberghe se révèlent rieurs et sereins lorsqu’on les retrouve pour discuter de ce nouvel album. Les deux membres fondateurs de Girls In Hawaii, désormais papas, peuvent s’avancer à raison sûrs de leurs forces tandis que s’approchent doucement les 20 ans de leur formation.

Pour commencer, racontez-moi comment s’est passé l’enregistrement de ce nouvel album.

Lionel Vancauwenberghe : On a enregistré la moitié du disque à La Frette-sur-Seine, en région parisienne, dans un studio qu’on apprécie vraiment et qu’on avait déjà utilisé pour ‘Everest’.
Antoine Wielemans : C’est un ancien manoir. Tu peux y enregistrer dans chaque pièce : les salons, les couloirs, les escaliers… Un lieu particulier qui a conservé son aspect d’époque. Très agréable à vivre, très ‘cosy’. L’autre partie de ‘Nocturne’ a été enregistrée à Bruxelles, à l’ICP, un studio un peu mythique en Belgique, une véritable institution. Luke Abott, notre producteur avec qui nous avions déjà bossé sur ‘Everest’, nous a encouragé à le rejoindre là-bas. On avait un a priori un peu négatif au départ. Une image un peu kitsch à cause de toute la variété française qui y a été produite. D’ailleurs, quand tu vas là-bas, il y a tous ces disques d’or de Goldman, Renaud, etc. accrochés aux murs… Mais pour ce qui est du matériel et de l’ambiance générale, c’est vraiment un très bon studio. En plus les ingés son y sont hyper gentils et compétents. Au final, entre la Frette et Bruxelles, on a vécu entre deux atmosphères différentes. A la Frette, on était dans un cocon, entièrement focalisés sur l’album, alors qu’à Bruxelles, on était chez nous. Certains membres du groupe rentraient chez eux tous les soirs. Du coup, on avait moins le sentiment d’évoluer dans une bulle.
Lionel Vancauwenberghe : Toutes les discussions informelles qu’on peut avoir à 1h du mat’ quand on enregistre habituellement n’existaient pas à l’ICP.

Vous jouez ensemble depuis maintenant 17 ans. Ça reste excitant d’entrer en studio pour donner forme à un nouveau disque ?

Assez étonnamment, oui. On est toujours enthousiastes. Il y a bien sûr une part d’habitude parce qu’on sait maintenant comment les choses vont se passer. On ne se dit plus : ‘Ouais ! On va bosser et boire des coups jusqu’à 6h du mat’‘. On a plus de maîtrise et, d’ailleurs, cela se retrouve dans le résultat. Mais on reste excité à l’idée d’entendre ce qui va sortir du studio.
Antoine Wielemans : ‘Nocturne’ est le premier album qu’on a enregistré dans un état d’esprit très relax. Quand on est sorti des tournées ‘Everest’ et ‘Hello Strange’, pour la première fois, on n’en avait pas marre. D’habitude, on est complètement rincés. Ce changement, on le doit à des conditions de tournées plus confortables. Le groupe est plus installé. On a un bus de tournée, un roadie, un tour manager… Nos premières tournées étaient géniales mais on était cramés au bout de quelques jours. On faisait tout le temps la fête, on dormait quatre heures par nuit, et on faisait des centaines et des centaines de kilomètres par jour en camionnette. A ce rythme-là, tu tiens une semaine, et après t’es fini ! Aujourd’hui, les conditions font qu’on tient mieux sur la longueur.
Lionel Vancauwenberghe : Pour la tournée de ‘From Here to There’, on a dû faire 80 000 kilomètres avec une gueule de bois perpétuelle.
Antoine Wielemans : Franchement, quand les tournées se terminaient, on n’était jamais sûr de faire un nouveau disque. On allait faire autre chose pendant un an, un an et demi, en attendant que l’envie revienne. Pour ‘Nocturne’, on s’est remis au travail seulement deux mois après la tournée. On a bossé entre six et huit mois en faisant des maquettes chacun de notre côté, Lionel et moi. L’idée n’était pas d’avoir une maquette fignolée mais juste une intention de base. Pour Luke, cette matière s’est avérée super intéressante parce qu’elle n’était pas figée. Elle ouvrait plein de pistes et promettait beaucoup de travail en studio.

Ces maquettes avaient déjà l’aspect synthétique de l’album ?

Oui. Ça nous fatiguait d’utiliser les guitares. On tombait toujours sur les mêmes gimmicks, les mêmes sonorités. On avait envie d’un album plus minimal et plus dépouillé. Mais pas dans un sens ‘guitare/voix’. On a beaucoup écouté de hip-hop ces dernières années, et on est fasciné par la capacité des rappeurs à créer un morceau avec juste un beat, un sample et une voix. Il y a peu d’éléments mais ils sont travaillés et très assumés. Cette façon de composer a vraiment été notre guideline. Je sais que nous, d’habitude, on a tendance à mettre des petites notes un peu partout…
Lionel Vancauwenberghe : On avait déjà commencé à travailler dans ce sens sur ‘Everest’, mais on n’avait pas pu aller jusqu’au bout. Là, on a pu pousser le truc jusqu’où on le souhaitait.
Antoine Wielemans : A la fin de l’enregistrement de ‘Everest’, il nous restait quelques jours de studio, alors on a composé de nouveaux morceaux un peu sortis de nulle part. Ou alors Luke prenait des brides de morceaux qu’on n’avait pas développés pour les pousser vers une nouvelle direction. On a déliré comme ça pendant plusieurs jours, et ça nous a hyper bottés. On s’est dit qu’il fallait faire un disque entièrement de cette façon-là.

Dans une précédente interview, vous expliquiez trouver les machines plus intéressantes parce qu’elles émettaient paradoxalement des émotions plus humaines…

On devait être bourrés pour dire ça [rires] !
Lionel Vancauwenberghe : Non, non, je m’en souviens. C’est moi qui l’ai dit !

On fête en ce moment en grande pompe les 20 ans de ‘OK Computer’. Un disque marqué par sa vision aliénante des nouvelles technologies. Comme vous les employez à votre tour, je me demandais quel était votre rapport aux machines, que ce soit dans la musique ou dans la vie quotidienne…

Moi, je suis certain que la technologie va nous élever. Ça s’inscrit dans la continuité de notre évolution. Pour l’instant, on n’en est qu’au début, dans une phase un peu transitoire. Mais je pense qu’à l’avenir, la technologie va mieux servir l’humain et l’écologie. Je n’ai jamais cru qu’elle allait nous mener à notre perte. Je suis plutôt un transhumaniste ! Certains sont d’ailleurs sûrs qu’on va devenir immortels.
Antoine Wielemans : Ah ouais ? Tu t’imagines avoir un exosquelette toi [rires] ?
Lionel Vancauwenberghe : Je suis certain qu’on va tuer Dieu et les religions grâce aux technologies. C’est un sujet qui m’intéresse à fond. Et pour ce qui est du disque, oui, les technologies nous ont aussi aidés.
Antoine Wielemans : C’est drôle parce que la plupart des synthés qu’on utilise aujourd’hui ont presque 50 ans. Même les plug-ins actuels copient en fait cet âge d’or de la musique électronique. C’est un trip super vintage au final. Eux, les inventeurs des années 70, ils créaient des machines magnifiques, hyper travaillées et qui fonctionnent encore aujourd’hui. Regarde un Moog comment c’est beau
Lionel Vancauwenberghe : Ils inventaient des choses en s’investissant jusque dans les moindres détails. Ça n’existe plus aujourd’hui. [Il saisit son iPhone] Aujourd’hui on fait des petits trucs merdiques qui ne tiennent même pas deux ans. Voilà d’où vient la fascination pour les vieux objets.
Antoine Wielemans : Mais ce qui est vraiment dingue, c’est à quel point on est devenus totalement dépendants des nouvelles technologies alors que pendant longtemps on a parfaitement su faire sans.

J’imagine que l’absence de téléphone avec GPS a dû être une difficulté supplémentaire lors de vos premières tournées…

Lionel Vancauwenberghe : On avait des photocopies de cartes routières. Qu’est-ce que c’est mal foutu ces trucs-là ! Quelle merde !
Antoine Wielemans : C’était l’enfer ! On arrivait en retard au concert une fois sur deux. C’était méga-stressant.
Lionel Vancauwenberghe : Les 5h de route se transformaient facile en 7h30…

‘Nocturne’ est un album beaucoup moins centré sur vos sentiments personnels, et plus sur votre appréhension du monde. C’est d’ailleurs ce qui lui confère cet aspect très sombre au premier abord. Comme vous venez tous d’être pères, ce n’est pas difficile de faire front face à une actualité aussi inquiétante qu’aujourd’hui ?

Antoine Wielemans : Un truc bizarre se produit quand tu as un enfant. Tu vois d’un côté le monde inquiétant et pas spécialement réjouissant, et de l’autre, cet enfant qui représente quelque chose de totalement magique. Ça produit un sentiment contradictoire : on est à la fois plein d’espoir et en même temps déprimés. ‘Nocturne’ est le premier disque pour lequel on a voulu observer ce qui se passait autour de nous – l’actualité, le contexte social – et écrire dessus. C’est difficile de ne pas parler des choses qui nous interpellent comme ces immenses inégalités sociales.

C’est important pour vous qu’un artiste pop ait un discours, qu’il soit politique ou non ?

Non. Pendant des années, on n’en a pas eu.
Lionel Vancauwenberghe : Et ce n’est peut-être pas souhaitable en un sens.
Antoine Wielemans : Il y a des gens doués pour cela. On ne se l’est jamais interdit, mais comme notre projet est un projet commun, c’est difficile d’avoir une voix unique. On n’est pas Noir Désir par exemple, avec un leader porte-parole et les autres membres du groupe un peu gênés derrière parce qu’ils ne pensent pas comme lui. On a une opinion dans la vie de tous les jours, mais la musique doit aussi avoir ce côté magique : être une sorte de refuge, beau et naïf. Assez gratuit justement. Du coup, non, jusqu’ici, cela ne nous a jamais dérangé de ne pas avoir de discours.
Lionel Vancauwenberghe : Même aujourd’hui. On n’aurait jamais axé nos réponses en interview sur ces sujets là si on ne nous en avait pas parlé.
Antoine Wielemans : On pensait avoir fait les choses dans la finesse et que personne ne remarquerait ces nouveaux sujets… Raté [rires] ! C’est hyper dur d’écrire sur un sujet aussi complexe que celui des réfugiés, avec quelques phrases en anglais qui doivent rimer ensemble dans un couplet. Parce que le risque, c’est juste d’enfoncer des portes ouvertes. Donc on a préféré rester très abstraits. Ce qui a quand même été compliqué…

Il n’existe actuellement plus de sujets proprement consensuels, à part peut-être l’écologie. Sinon, n’importe quelle actualité prête le flanc à des avis radicaux et tranchés. Comme vous abordez en filigrane la crise des réfugiés dans le titre ‘Blue Shape’, un sujet à l’origine de nombreuses crispations en Europe, vous n’avez pas peur d’être pris à parti ?

Lionel Vancauwenberghe : Il n’y a pas de positionnement clair dans le texte. Il reste très descriptif, même lorsqu’on évoque cet enfant retrouvé sur une plage…
Antoine Wielemans : Et puis, si on vient quand même nous chercher là-dessus, on s’en fout. Quand tu fais de la musique, tu sais qu’elle ne plaira pas à certaines personnes. Là, c’est la même chose : on a des avis que d’autres ne partagent pas. On ne cherche pas à plaire à tout le monde. C’est même ce qui nous définit.

J’imagine que le fait d’avoir un public fidèle depuis plus d’une décennie aide à prendre des risques.

On a la chance d’avoir un public ouvert à nos changements de direction. Beaucoup de gens nous ont découvert avec notre premier album et continuent encore aujourd’hui de suivre notre évolution. Certains sont arrivés en cours de route, et d’autres ont aussi cessé de nous écouter parce que notre musique ne leur correspondait plus. Mais dans le fond, on fait des albums sans nous poser trop de questions sur les attentes du public.
Lionel Vancauwenberghe : Pour notre second album, on avait quand même la pression.
Antoine Wielemans : La réception du public devient concrète quand on est en tournée. Mais quand on rentre chez nous, on n’y pense plus. C’est comme mener deux vies parallèles.

On ne vous reconnaît jamais dans la rue, chez vous, à Bruxelles ?

Lionel Vancauwenberghe : Si, ça peut arriver, mais c’est rare.
Antoine Wielemans : On nous reconnait parfois quand on va à des concerts. Mais le plus important quand on travaille sur un album, c’est de trouver un fil directeur qui nous fasse vibrer. Si nous ça nous fait cet effet, alors il trouvera forcément de l’écho chez d’autres personnes.

Je voulais aussi vous parler des Ardennes. Vous semblez entretenir un lien très fort avec cette région [le groupe y a enregistré deux albums, plusieurs membres y ont vécu et Lionel a composé la B.O. de la série Ennemis Publics qui s’y déroule] alors que pour la plupart d’entre nous elle évoque plutôt la brume, la guerre ou l’isolement. Vous pouvez m’en parler un peu ?

‘Nocturne’ n’a aucun lien avec les Ardennes. Il a été composé entre Abbeville et la Normandie. Les Ardennes, c’était un lieu proche de nous, et pas très connu ou peu valorisé en Belgique. Mais quand on y découvre la forêt, les petits villages, c’est génial.
Lionel Vancauwenberghe : C’était notre forêt magique. Sans doute un fantasme de citadin.
Antoine Wielemans : C’est un endroit qui semble ennuyeux alors qu’il est hyper beau. On a de la fascination pour lui et cela a un impact quand on y écrit. Mais les lieux où on compose ont tous un impact. Ça marche avec les Ardennes, les falaises d’Etretat ou l’Islande…
Lionel Vancauwenberghe : Mais cette fois-ci, le disque est 100% sans Ardennes !

Nocturne, nouvel album de Girls in Hawaii, à paraître le 29 septembre chez [PIAS].

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