Flotation Toy Warning, maintenant ou jamais

Flotation Toy Warning, maintenant ou jamais

On imagine bien le cas épineux qu’a pu représenter Flotation Toy Warning pour le label bordelais Talitres. Celui d’un groupe auteur en 2004 d’un premier album de pop majestueuse – absolument brillant de bout en bout et chéri par une légion de fans dévoués – mais incapable par la suite d’embrayer sur un second disque tant espéré. La faute aux doutes, aux impératifs familiaux mais aussi aux jobs alimentaires.
Et alors même qu’on n’y croyait plus vraiment (sinon autant qu’en une reformation de Fugazi) Flotation Toy Warning s’affichait fièrement en mars dernier sur sa page Facebook avec un message simple et sans équivoque : ‘A day we thought would never come. The album is finished’. A l’écoute aujourd’hui du résultat, on est gré à Sean Bouchard, patron de Talitres, d’avoir soutenu pendant toutes ces années ce groupe bien trop précieux pour être évoqué au passé.
Mais puisque le plus important dans la musique ne sont pas les labels, ni les journalistes mais bien ceux qui la font, on s’est rapprochés de Paul Carter – la voix et le principal compositeur du groupe – pour savoir ce qui a bien pu se passer pendant les treize dernières années et tenter de percer le mystère à l’œuvre derrière ses étranges chansons. Une histoire de persévérance qui vaut mieux que n’importe quel discours sur les mérites de l’entrepreneuriat.

Après toutes ces années de travail, êtes-vous satisfaits par ‘The Machine That Made Us’ ? La question peut sembler étrange mais comme vous êtes de grands perfectionnistes, je me permets de vous la poser…

Paul Carter : Oui, je dirais que nous en sommes satisfaits même si, quand je l’écoute, il y a encore des passages que je pourrais changer. Mais je suis sûr que les autres membres du groupe ressentent la même chose. Avec le temps, on finit par oublier tous ces détails, comment chaque morceau est assemblé. Ça aide. Il nous a déjà fallu plusieurs années pour parvenir à écouter chaque chanson de cet album comme un grand tout plutôt que comme une collection de titres éparses. Ceci dit, il y a encore des petites choses sur notre premier disque que j’aimerais pouvoir changer aujourd’hui.

L’an passé, tu avais déclaré à Sourdoreille : ‘Nous avons retrouvé le plaisir de composer de la musique‘. Peux-tu nous dire pourquoi ce plaisir avait disparu ?

Notre nature obsessive et perfectionniste s’avère pour le moins handicapante à certaines étapes. A la fin de l’enregistrement de ‘Bluffer’s Guide to the Flight Deck’, nous n’éprouvions plus aucun plaisir. Pour nous, la plus belle et innocente partie du processus se situe au moment où les premières idées qui donneront peut-être vie à un morceau émergent. Et plus nous nous approchons de la conclusion, plus cela devient mécanique et anodin. C’est ce qui a fini par détruire notre amour pour notre musique et notre amitié. Ben [Clay, ndr] et moi avons travaillé pendant des mois sans interruption sur ce premier album, puis nous avons enchaîné avec deux semaines complètes dans le studio de mixage, 11 heures par jour. C’était la recette parfaite pour aboutir à un désastre.

Raconte nous plus en détails ce qui s’est passé entre les deux albums…

Lorsque l’un de nous soumet une idée ou l’ébauche d’un morceau aux autres, il se met vraiment à nu devant eux. Nous avons besoin d’énormément de confiance pour y parvenir. Et cette confiance s’est brisée quand nous avons fini notre premier album. Nous sommes devenus très méfiants les uns envers les autres, et la tournée qui a suivi en 2004 et 2005 a été difficile à gérer à cause de cet inconfort. Même si on continuait à se fréquenter, nous étions tous retranchés dans notre coin d’un point de vue créatif. Et puis nous avons tous connu la parentalité, donc le temps dévolu à la musique a dû être consacré à d’autres responsabilités. Tu vois, on n’est pas du genre ‘parents à mi-temps’, à laisser notre conjoint s’occuper seul des enfants pour s’enfermer les week-ends et faire de la musique.
Sean nous a alors offert une avance pour que nous délaissions au moins partiellement notre travail pour nous concentrer sur le groupe. C’est à ce moment-là que faire de la musique est devenu de nouveau un plaisir. J’imagine aussi que suffisamment de temps s’était écoulé pour mettre de côté nos différents. Ben et moi avons énormément composé pendant cette période, mais le temps nous a manqué et nous nous sommes de nouveau retrouvés bloqués. Nous avons transmis à Sean toutes les démos de nos chansons parce qu’il y avait quand même là suffisamment de matière pour lui prouver que nous allions faire un album formidable.
Suite à ça, on s’est retrouvés occasionnellement pour composer, mais le temps était plus difficile à trouver. Comme dans presque toutes les disciplines, tu n’aboutis à rien si tu ne pratiques pas régulièrement. J’essayais d’être créatif, mais j’avais l’impression que la partie de mon cerveau qui y était dévolu ne parvenait plus à se réactiver. C’est lorsqu’un ami m’a demandé où nous en étions avec ce nouvel album que j’ai réalisé l’impasse de cette situation. Par le passé, à chaque fois que le groupe se trouvait en difficulté, je travaillais plus dur pour arranger les choses. Mais là, je n’avais plus du tout le temps de travailler sur la musique. Et puis je manquais tellement de pratique…
C’est quand Sean est arrivé avec une deuxième avance que je me suis dit : ‘Est-ce que tu vas t’éloigner de tes rêves ou est-ce que tu es prêt à t’engager dans ce projet que tu n’es même pas certain de pouvoir finir ?‘. Cette avance ne représentait pas suffisamment d’argent pour payer les factures, mais elle était suffisante pour m’inciter à m’éloigner quelques temps de ma famille et me consacrer pleinement à la musique. On est sorti du blocage grâce à ce moment très ‘maintenant ou jamais’.

Est-ce que l’attente des fans vous a aussi aidés à terminer l’album ?

On recevait de temps en temps des messages passionnés via Facebook de la part de gens qui avaient adoré le premier album et attendaient désespérément le suivant. Quand on était dans une bonne phase de composition, cela nous encourageait à poursuivre nos efforts, mais quand on était bloqués, on avait aussi le sentiment de laisser tomber ces gens là – ce qui n’était pas très agréable. Mais pendant ces sept dernières années, la situation a surtout été bloquée à cause d’un problème pratique : on avait nos boulots respectifs, nos enfants le soir et le week-end, et plus aucun moment à consacrer à la musique.

D’après toi, les choses auraient été plus simples si la musique avait été votre activité principale ?

J’ai toujours eu envie que la musique soit mon métier. Mais cette envie ne s’est jamais concrétisée. En 1996, quand j’ai commencé à écrire des morceaux, il était encore possible de vivre des prestations sociales. C’est d’ailleurs ce que j’ai fait pour me consacrer à la musique. Mais c’est devenu tellement difficile de prouver qu’on cherche bien du travail, tous les jours, toute la journée, que j’ai finalement laissé tomber. J’ai pris un job alimentaire. Nous avons aussi reçu de l’argent avec Flotation Toy Warning. Mais je suppose que si on additionnait tout ce qu’on a gagné en 17 ans d’activité, cela représenterait moins de 2500£ par personne. Notre vrai problème, c’est le temps. Et être musicien professionnel aurait effectivement simplifié les choses de ce point de vue là.

Quand avez-vous commencé à travailler sur ‘The Machine That Made Us’ ?

Je n’arrive pas à m’en souvenir. C’était il y a tellement longtemps ! Je pense que j’ai écrit un couplet de ‘A Season Underground’ en 2006. Avant ça, j’avais déjà écrit la majeure partie de ‘Give Yerself a Stereo Checkout’ que nous avons joué sur notre tournée en 2011 – même si ce morceau n’a pas atterri sur l’album. Mais cette chanson marque quand même le point de départ de la composition de l’album.

Votre musique est très riche en termes de sonorités et de structures. Peux-tu m’expliquer comment vous procédez lorsque vous écrivez un morceau ?

Au départ, c’est toujours l’affaire de deux éléments ou plus qui réagissent bien entre eux. Je commence par écrire seul la moitié du morceau, puis Ben me rejoint pour écrire l’autre moitié. Dans tous les cas, on crée des samples et des parties de clavier qu’on passe ensuite à travers plein de pédales d’effets jusqu’à ce que quelque chose d’intéressant se produise. Puis on ajoute une boucle de batterie ou d’autres claviers, et on voit s’il y a une étincelle. Dès lors où on est saisi par ce sentiment d’excitation, on sait que les choses deviennent intéressantes. Ceci dit, je doute souvent quand j’écris seul, et c’est seulement avec l’approbation de Ben que je gagne en assurance. Les autres membres du groupe interviennent plus tard avec leurs idées. C’est la partie la plus excitante : quand ils amènent des choses auxquelles on n’aurait jamais pensé.

J’ai le sentiment que de nombreux musiciens s’interrogent aujourd’hui sur la place que doit occuper la musique à une époque très tendue politiquement comme la nôtre. Est-ce que le contexte actuel a interféré dans le processus de création de ‘The Machine That Made Us’ ?

Non. La plupart des membres du groupe suivent avec passion l’actualité politique. A tel point que les événements récents nous ont profondément affectés. Par exemple, l’égalité est un sujet extrêmement important pour nous, et elle a nettement reculé sous l’actuel gouvernement britannique. Mais la musique que nous faisons évoque la question humaine sans contenir aucune forme de message politique.

Beaucoup de personnes comparent votre musique à celle de Mercury Rev, Grandaddy ou The Flaming Lips. Qu’en penses-tu ?

Nous aimons la musique de tous ces groupes et nos influences sont tellement variées qu’il serait trop long de toutes les lister. Je ne peux pas dire que j’aime tout ce qui se fait en musique mais mes goûts s’étendent de la noise industrielle jusqu’à Boney M. Et tout cela ressurgit quand j’écris. Essayer de le contrôler, de l’orienter, empêche justement les bonnes idées de surgir. Nous n’avons jamais consciemment tenté de sonner comme un autre groupe. De toute façon, je ne suis pas assez bon techniquement pour tenter de copier qui que ce soit. La musique est juste un moyen pour nous de retranscrire ce que nous ressentons. C’est la raison première pour laquelle nous en faisons.

Est-ce que vous avez déjà été approchés pour composer la musique d’un film ou d’un documentaire ? [Note d’après-coup : Bon, peut-être que tous les réalisateurs ne sont pas prêts à attendre plus d’une décennie pour recevoir leur bande-son].

Notre batteur, Steve Swindon, est aussi réalisateur et scénariste. L’un des premiers trucs qu’il a réalisé est un documentaire sur la conception de notre premier album, en 2004. Il est disponible sur Youtube si ça en intéresse certains. Mais personne d’autre ne nous a jamais approchés pour ça. Quelques-uns de nos morceaux ont déjà été utilisés dans des films ou à la télévision, mais la plupart du temps pour des productions faites maison et obscures.

Comment est-ce que vous vous préparez pour la tournée à venir ? Avec les nombreux arrangements qu’on retrouve sur vos albums, j’imagine que c’est assez compliqué…

C’est un gros travail. Nous écrivons toujours nos morceaux sans nous demander comment nous allons les jouer sur scène. Nous sommes à présent sept sur scène, mais parfois je me demande si nous ne devrions pas intégrer une huitième personne. Quatorze mains et sept voix, ce n’est pas assez ! Je vais aussi devoir transférer pour la première fois tous les samples que nous avons composés sur des machines analogiques vers un ordinateur. J’essaye de ne pas trop y penser parce que ça prend énormément de temps. Mais quand nous avons joué en novembre dernier pour les 15 ans de Talitres, nous avons enfin réalisé que nous produire sur scène pouvait aussi être un plaisir et pas seulement un moment de vérité terrible. Alors allons-y ! Nous avons hâte d’y être.

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