Ezra Furman, feu vert pour les tarés

Ezra Furman, feu vert pour les tarés

A voir Ezra Furman sur scène agripper son micro comme s’il s’agissait de sa planche de salut, on se dit que l’Américain de 31 ans maitrise parfaitement l’art de la performance. Maquillé, vêtu d’une robe rouge flamboyante assortie à son rouge à lèvre, il captive autant pour sa conduite que pour l’ambiguïté sexuelle qu’il entretient savamment. Pourtant, il suffit de quelques minutes en tête à tête pour s’apercevoir que tout ça n’a rien d’un jeu. Ezra Furman joue bien sa vie dans sa musique. Avec un soin inattendu, il choisit patiemment ses mots pour évoquer tour à tour ses influences, son rapport à la religion et bien sûr, son dernier album Transangelic Exodus. Une œuvre pop ambitieuse qui s’arc-boute autour d’un récit fictif improbable. Celui d’Ezra et de son ange gardien, fuyant en voiture à travers une Amérique fasciste où les anges sont persécutés à cause de leurs ailes. Evidemment, s’y devinent toutes sortes de craintes et de fantasmes dont avait sincèrement envie de parler avec le principal intéressé, persuadés qu’il aurait un regard différent à nous offrir. Et figurez-vous que ça n’a pas manqué.

Pourquoi avoir construit Transangelic Exodus autour d’un récit ? D’où t’es venue cette idée d’ange ?

Ezra Furman : C’est juste… (NdR : silence. D’emblée il cherche ses mots) Je ne sais pas. Je n’avais pas l’intention d’écrire un concept album. Ça m’est simplement tombé dessus au printemps 2016 alors que j’écrivais le titre Suck The Blood From My Wound. J’avais le sentiment qu’autour de moi beaucoup de choses mourraient et que d’autres naissaient. Tu vois la peau sur mes mains ? Elle s’enlevait. J’en perdais chaque jour de petits bouts. C’était très étrange et je ne comprends toujours pas pourquoi c’est arrivé. C’était comme…

Comme si tu te changeais en papillon ?

Ou en serpent ! Je pense que ces choses arrivent pour une raison. Chez moi, ça vient d’un sentiment de peur et de paranoïa. Un sentiment qui balaye aujourd’hui tout le monde occidental. Je suis effrayé par l’idée de découvrir que les autorités censées nous protéger jouent finalement contre nous. Voilà pourquoi j’ai imaginé avoir un ange gardien pour me protéger et m’évader. J’ai pu observer des attitudes extrêmement toxiques que ce soit en 2016, en 2017 ou encore cette année.

Venant de qui ?

Principalement des suprémacistes blancs. Appartenant moi-même à une sorte de minorité, celle des queers, je me sens menacé. Peut-être que je suis seulement paranoïaque ! Mais tu vois, il y a des personnes transgenres qui se font assassiner, des groupuscules néonazis qui paradent dans les rues, un président qui défend ces gens…  J’ai été très éduqué concernant l’holocauste parce que mes grands-parents y ont eux-mêmes échappé. Ce que j’en retiens, c’est que ces choses là peuvent arriver très rapidement. On croit les avoir à l’œil mais on est rapidement dépassé. Je pense aussi à la crise des réfugiés. Certains les considèrent comme une menace alors qu’ils devraient éprouver un minimum de compassion pour eux. Ces gens n’ont nulle part où aller ! Toutes ces choses naviguaient dans mon esprit, s’entrechoquaient et ont fini par aboutir à Transangelic Exodus. Cet album parle de tout ça.

Est-ce que tu envisages le fait que cet album puisse être à son tour une source de réconfort pour des personnes qui vivent dans un environnement oppressif ?

Je pense que la musique agit dans ce sens de façon générale. La bonne musique, celle à laquelle tu peux te connecter et attribuer du sens, est capable de rendre ta vie bien meilleure qu’elle ne l’est. Si ta musique s’adresse à l’âme des gens, il y aura toujours quelqu’un pour s’y retrouver. Certains de nos fans nous disent souvent que nos disques les aident à se sentir moins seuls.

Dans une interview que tu as donnée à Télérama, tu dis que c’est Dookie de Green Day qui a joué un rôle important pour toi.

Oui, j’ai adoré cet album parce qu’il est plein d’émotions et d’énergie. Il a ouvert devant moi une voie que je n’avais jamais envisagée. C’était la première fois que j’écoutais du punk-rock et j’ai trouvé cette musique tellement géniale… Elle te permet d’accepter de ne pas entrer dans les bonnes cases, de ne pas être toujours heureux. Que c’est OK d’être un taré ! (Rires)

A quel moment as-tu eu le déclic d’écrire tes propres morceaux ?

Je ne sais pas exactement. J’en rêvais déjà quand j’étais enfant. Je me souviens vers mes neuf ans avoir imaginé tout un album avec le titre des chansons… mais sans savoir jouer d’un seul instrument ! J’étais juste passionné par l’idée de créer ma propre musique. Puis un peu plus tard, j’ai fini par vraiment composer certains de ces morceaux. Autant te dire que je ne ferais écouter le résultat à personne aujourd’hui… (Sourire) Je savais que je voulais être artiste. Je m’imaginais d’ailleurs plutôt écrivain. Vers mes 13 ans, on m’a offert une guitare et rapidement j’ai commencé à jouer mes propres titres. Après ça, je n’ai plus jamais arrêté. Je me forçais à écrire au moins un morceau par semaine même si le résultat était horrible. Ce n’est qu’au fil du temps que c’est devenu bon !

L’orchestration est très riche sur Transangelic Exodus. On retrouve du violoncelle, de la contrebasse, des cuivres, du xylophone, etc. Pourtant, l’ensemble ne sonne jamais trop pompier. Comment as tu procédé pour tout assembler et éviter cet écueil ?

L’un de nos objectifs était de ne jamais utiliser plus de deux instruments à la fois. Je ne voulais pas que les morceaux sonnent symphoniques avec une débauche d’instruments. Je pense que si tu tiens quelque chose de bon avec un violoncelle, il faut s’en contenter ou ajouter un beat à la rigueur. A quoi ça servirait d’accumuler plus ? Il nous a quand même fallu un moment pour écrire ces morceaux. Pour chacun d’entre eux, nous avons testé plein de versions différentes.

Où ont-ils été écrits ?

A plein d’endroits différents. Principalement chez moi, en Californie, tout près d’Oakland. Quelques-uns aussi à Chicago, je crois. Et puis un à Londres. Au tout début d’une tournée. Ce qui est assez étrange car c’est rare de trouver le temps pour composer en tournée. Mais je ne pense pas qu’il y ait une bonne manière d’écrire un morceau. Il faut tout tenter. Et c’est difficile parce qu’il arrive que tu aies besoin d’exprimer quelque chose mais que tu ne trouves pas le moyen de le faire. Ça demande du temps. J’écris aussi beaucoup de morceaux. Bien plus que ceux qu’on retrouve sur cet album.

C’est un travail difficile de sélectionner les morceaux qui termineront sur l’album ?

Je préfère fonctionner comme ça. J’ai appris que je devais beaucoup écrire pour trouver le bon moyen d’exprimer quelque chose.

Dans ce cas, à quel moment sais-tu que tu as trouvé le meilleur moyen d’exprimer ce que tu souhaites ? Que tu peux t’arrêter là ?

C’est difficile à savoir. Je dois me dire : ‘Là, je tiens quelque chose de très bon. Quelque chose qui n’est pas seulement bon‘. Mes exigences sont beaucoup plus élevées qu’à mes débuts. Il y a des morceaux dont j’étais fier à l’époque et que je ne sortirais pas aujourd’hui. Je pense que c’est bon signe. Je veux m’améliorer. Travailler toujours plus dur pour être meilleur. C’est une méthode douloureuse mais qui porte ses fruits.

J’imagine que cela suscite aussi beaucoup de doutes.

Oui, beaucoup. Parfois je m’acharne sur un morceau pour finalement trouver le résultat horrible. Alors que c’est le maximum que je puisse faire à ce moment là. J’y met tout ce que j’ai et ce n’est pourtant pas suffisant. Ensuite, j’écoute mes disques préférés et je me dis : ‘Mais pourquoi sont-ils si parfaits ?‘. C’est tellement énervant ! Mais je pense que ça reste bénéfique d’avoir des objectifs très élevés. Si tu tentes de créer le meilleur album du monde, tu n’y arriveras sans doute pas. Mais il sera meilleur que ce que tu aurais pu faire normalement, avec des objectifs moins ambitieux.

Tu sembles aussi extrêmement habité par ta musique sur scène. Pourtant, jouer les mêmes morceaux encore et encore ne finit-il pas par les vider de toute substance ? Comment parviens-tu à retrouver la flamme qui t’habitait au moment de les composer ?

C’est usant. Je me sens épuisé après chaque concert. Mais lorsque nous jouons sur scène, les morceaux me semblent toujours aussi réels. Je peux voir sur le visage des gens qu’ils les comprennent. Et si je n’arrive plus à ressentir cela moi-même, alors on arrête de jouer ce morceau. Ce n’est pas très grave.

Tu as récemment écrit un livre sur Transformer de Lou Reed. Peux-tu m’en parler un peu ?

Oh, je suis content que tu m’en parles ! Ce livre va sortir le 19 avril. Enfin je crois… (NdR : après vérification, c’est exact. Aucune sortie n’est cependant prévue en France). Il fait partie d’une série de livre intitulée 33⅓ où chaque auteur doit parler d’un album qui l’a marqué. Pas nécessairement un classique. J’ai proposé Transformer parce que… hum… (Silence)

Tu es un très grand fan de Lou Reed…

Oui, un très grand fan ! C’est un artiste très important pour moi. Je l’aime surtout avec le Velvet Underground mais Transformer reste selon moi son disque le plus intéressant à écouter parce qu’il est rempli de contradictions. Lou Reed y passe du statut d’artiste d’avant-garde à celui de pop-star quand bien même son personnage reste complexe. Il navigue entre différentes identités, se maquille sur scène mais apparait différemment en dehors. Il se transforme en permanence et c’est ce qu’explore cet album. Entre toutes ces transformations, Lou Reed capture un instantané de ce qu’il est à ce moment précis. Cette rock star qu’il est en train de devenir.

Est-ce que tu avais d’autres références en travaillant sur Transangelic Exodus ?

J’ai beaucoup été inspiré par les albums Whokill de tUnE-yArDs, Modern Vampires of the City de Vampire Weekend, ainsi que Odelay de Beck. Et puis plus généralement par les Beatles, les Beach Boys, Bruce Springsteen… Ce qui me fascine avec la plupart de ces artistes, c’est que tu sens que tout peut arriver dans leur musique. Comme sur Yeezus de Kanye West : tu ne sais jamais à l’avance ce qui va se produire. Il y a vraiment des moments où tu te dis ‘Quoi ?! Mais qu’est ce qui vient de se passer ??‘. J’ai vraiment essayé de provoquer cet effet là dans mes chansons.

Tu évoques aussi souvent Dieu dans tes paroles. Peux-tu me parler du lien que tu entretiens avec la religion et le rôle qu’elle joue dans ta vie ?

La religion joue un très grand rôle dans ma vie. Je suis passionné par les traditions juives. Je pense qu’elles ne doivent surtout pas être oubliées et que pour cela, elles doivent évoluer. Dans un monde plus féministe et pro-gay, elles ne peuvent pas rester tout à fait les mêmes. Certaines personnes pensent que cela ne doit pas changer mais je pense que c’est une erreur. C’est comme ça que les religions meurent où deviennent dangereuses. Pour continuer à exister, elles doivent progresser tout en restant fidèles à leurs origines. Il y a un équilibre intéressant à trouver. Vraiment, pour moi l’idée d’un Dieu fait sens et me transcende. La religion doit être un moteur d’espoir et de dignité pour les gens. Elle est comme un feu. Capable de réchauffer une maison ou la détruire. C’est une chose très puissante.

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