BRNS, cerveaux en pagaille

BRNS, cerveaux en pagaille

Pour ne rien cacher, on s’était un peu méfié de BRNS lorsqu’il s’était pointé sur nos écrans radars au début de la décennie. La faute essentiellement à la hype bien trop pressante qui entourait son premier EP ‘Wounded’. Et c’est finalement un concert aux allures de profession de foi dans la banlieue de Nantes qui avait fini par nous convaincre. Loin de jouer les culs bénis, le groupe plaçait plutôt une ferveur quasi-religieuse dans ses morceaux de pop cabossée, grande lessiveuse convoquant pêle-mêle Don Caballero et Animal Collective autour d’un brasier en pleine forêt.
Figurez-vous que les Bruxellois reviennent cette année en deux temps après l’acclamé ‘Patine’ (2014) : d’abord avec un EP ‘Holidays’ sorti en juin dernier, puis avec un second album ‘Sugar High’ disponible le 6 octobre. On a profité de leur passage au festival Hop Pop Hop à Orléans pour s’enticher de toutes ces nouveautés avec Timothée Philippe et Antoine Meersseman, respectivement batteur/chanteur et bassiste/clavier du groupe. Un entretien au cours duquel il sera beaucoup question de bizarreries, de famille et de plaisir créatif et au cours duquel – promis – on ne leur demandera pas le sens de leur nom.

Le communiqué de presse qui accompagne votre nouvel album dit que vous l’avez composé dans un esprit nineties. Qu’est-ce que ça signifie selon vous ?

Tim Philippe : Ce sont tous simplement les influences de groupes qu’on a écoutés adolescents et qui sont ressorties instinctivement dans les nouveaux morceaux. Par exemple, on jouait sur un mode basse/batterie un peu bourrin et, en commençant à chanter par-dessus, on s’est dit : ‘Tiens, mais ça sonne comme du Beck !‘. Ce morceau s’est d’ailleurs appelé ‘morceau Beck’ jusqu’à ce qu’on lui trouve son titre actuel.
Antoine Meersseman : Il y avait des influences très claires qui revenaient sans cesse. Un pote m’a récemment dit qu’il trouve que ‘Sugar High’ sonne comme un croisement entre Grandaddy et Suuns. C’est plutôt juste, je trouve. Voilà ou on se situe ! Quelque part entre passé et futur. (Rires) En revanche, je ne pense pas qu’on puisse parler d’esprit nineties au niveau de l’enregistrement parce qu’au final, on n’a utilisé que des consoles modernes pour le faire. C’est uniquement une question d’influences sur des compositions qui sont plus directes.

C’est ce que je me suis dit en découvrant votre premier single ‘Pious Platitudes’, plutôt rentre dedans. C’est la vidéo elle-même qui m’a finalement le plus surpris !

Beaucoup de gens ont été choqués par ce clip. J’ai du mal à comprendre pourquoi. Pour nous, il s’inscrit vraiment dans une perspective ‘film de série B’. C’est une imagerie qu’on avait déjà exploitée visuellement auparavant. Par exemple, sur nos premières photos de presse, on ne nous voyait pas. A la place, c’était de fausses têtes et des mains coupées dans des décors très contrastés, très sombres… Tu retrouves ce genre d’univers dans les films de Lynch ou Cronenberg. Comme nous, le réalisateur du clip de ‘Pious Platitudes’ n’a pas cherché à masquer ses influences.
Tim Philippe : C’est clair que des ambiances bizarres, on en a déjà exploitées dans pas mal de clips. Regarde, rien que la pochette de ‘Wounded’, c’est quand même un type en train de s’ouvrir le crâne avec les mains. Pour nous, c’est logique d’associer ces images à notre musique. Pour d’autres moins. On va continuer à exploiter ça et on verra bien s’y les gens s’y raccrochent.

On ne retrouve plus sur cet album la mélancolie adolescente qui caractérisait selon moi ‘Patine’. A la place, ce sont des émotions plus éclatées qu’on observe.

Antoine Meersseman : J’ai réécouté ‘Patine’ de bout en bout il n’y a pas longtemps, et je ne trouve pas qu’on ait tant changé. On évolue normalement, comme tout le monde. ‘Patine’ avait un côté liturgique avec de la reverb partout et un jeu assez tribal. Là, on a volontairement fait quelque chose de plus fun et direct. Des morceaux qui se développent moins dans la longueur et moins dans le drame. Qui sont aussi plus ciselés. Pour ce qui est de l’univers visuel, il y avait deux-trois clips sur lesquels on était passés à côté.
Tim Philippe : C’est aussi le jeu de la carte blanche.

De quels clips vous parlez ?

Il y a celui de ‘Void’. Le réalisateur s’est vraiment embarqué sur un récit façon court-métrage alors que le morceau ne s’y prêtait pas. Il n’était pas suffisamment long pour ça. C’est ce qui rend le clip indigeste. Quand on l’a reçu, on était pourtant contents. Il y avait un vrai parti-pris. C’est quelque chose qu’on aime : quand les gens nous présentent une œuvre avec une vision personnelle. On a toujours tendance à dire ‘oui’ à ce genre de truc. C’est seulement après qu’on réfléchit et qu’on débat. Au sein-même du groupe, on a des goûts très différents.

Tout ce qui peut entourer ou accompagner la musique a l’air de vous importer énormément. Je parle des visuels, des clips…

Antoine Meersseman : Moi je n’aime pas acheter un bouquin avec une couverture de merde. Alors je n’ai pas envie non plus que les pochettes de nos disques soient moches. Mais c’est vrai que certains artistes ne s’en soucient pas du tout. Je trouve ça très bizarre d’ailleurs… Les visuels qui accompagnent un album peuvent parfois complètement changer ta perception de sa musique. Lorsqu’on a reçu notre nouveau disque, ça nous a perturbé de le voir associé à des visuels réalisés dans une atmosphère tout à fait différente de celle qu’on a connu. Pourtant ils sont super ces visuels ! C’est une sensation étrange… Ça peut même parfois s’avérer dérangeant.

Vous êtes passés par une formation artistique ?

Tim Philippe : Je suis graphiste donc j’ai une formation à l’image.
Antoine Meersseman : Et moi je travaillais déjà un peu dans la musique avant le groupe, même si ce n’était pas directement lié au son.

OK. Parce que je me demandais pourquoi vous ne réalisiez pas vous-mêmes ces visuels qui vous importent tant.

Pour la petite histoire, la pochette du disque est en fait un dessin de mon père qu’il a fait il y a presque 40 ans. En 1979 je crois. Et celle de l’EP ‘Holidays’, qu’on a sorti en juin, est aussi de lui. Il l’a faite avec un de ses potes de promo lorsqu’il était à Saint-Luc, une école de BD très réputée à Bruxelles. Et ce pote s’est révélé être un ancien prof de Tim ! Tout ça s’est recoupé quand on est allés fouiller dans les vieux dessins de mon père. C’était très bizarre de découvrir ce qu’il faisait de sa vie lorsqu’il avait 21 ans, lorsqu’il était encore chaud pour tout défoncer sur son passage.
Tim Philippe : Voilà pourquoi c’était d’autant plus bizarre de raccrocher notre musique à des dessins réalisés il y a 40 ans ou presque par des gens que nous connaissons. Si je jouais en solo, je pourrais peut-être réaliser moi-même les visuels de mes disques mais pour le groupe, non. Je n’ose pas. (Rires) Déjà qu’il faut mettre ses couilles sur la table pour oser diffuser sa musique – même si on est super fiers de ce qu’on fait – alors si en plus je dois m’occuper des visuels… J’aurais trop peur de me prendre une veste. (Sourire)

César Laloux qui s’occupait des claviers au sein du groupe vous a quitté juste après l’enregistrement de ‘Sugar High’. Qu’est ce qui a motivé son départ ? Il voulait se concentrer sur son autre projet Italian Boyfriend ?

En fait, Italian Boyfriend est en pause pour le moment. Il a démarré un autre projet qui s’appelle Mortal Kombat avec sa copine. Il participe à énormément de groupes où il occupe souvent le rôle principal. Alors que dans BRNS, on fonctionne vraiment à quatre. On a composé ‘Patine’ et ‘Sugar High’ dans un système où chacun trouve sa place. Mais je pense que César n’arrivait plus à s’insérer là-dedans.
Antoine Meersseman : Disons qu’il a une manière très solitaire de composer. Vu qu’avec BRNS on compose toujours à quatre dans notre local, ça nous arrive de connaitre des pannes sèches. L’un de nous peut avoir des soucis, être fatigué, ce qui ralentit tout le monde. En plus, comme on est devenu un groupe ‘plus gros’ qu’à nos débuts, les délais se sont aussi étendus pour la sortie des disques. Sauf que César est un stakhanoviste : pour lui, il faut avancer rapidement. Notre processus, qu’on aime beaucoup de notre côté, ne lui convenait plus. Il se faisait chier, je pense.
Tim Philippe : Mais ce n’est pas négatif ! On s’est quitté en très bons termes et on continue à jouer régulièrement au foot avec lui.

Ça n’est pas compliqué de perdre un membre fondateur quand le projet qu’on porte est collectif ?

Antoine Meersseman : Non, déjà parce qu’on a commencé BRNS à deux. Pas mal de chansons ont été composées comme ça. Et d’autres personnes ont aussi fait partie du groupe sans y rester longtemps. L’ennui, c’est juste qu’avec César ça marchait bien sur scène. Mais ce ne sera pas difficile de sortir un nouveau disque.

D’autant que vous avez déjà trouvé une remplaçante.

Tim Philippe : Oui, Lucile a intégré le groupe assez récemment. On n’a pas vraiment pris le temps de composer de nouveaux morceaux avec elle. Comme elle vit à Paris, on ne sait pas encore si elle peut être disponible pour ça. Nous allons peut-être devoir inventer de nouvelles méthodes. Mais sur scène, tout se passe vraiment très bien avec elle. C’est chouette en plus : on a introduit des voix féminines sur ‘Sugar High’ et elle tombe à pic pour les interpréter. Elle va aussi jouer de la flûte.
Antoine Meersseman : Avant, on était vraiment dans un truc brut de décoffrage en live. On a enfin les moyens de sculpter quelque chose de différent. Ne pas seulement enchaîner les morceaux qui bastonnent, mais introduire aussi un peu de calme.

Le morceau ‘So Close’ qui conclut ‘Sugar High’ se construit de manière progressive avec un côté baroque qui le dénote du reste de l’album. Est-ce que vous pouvez me raconter son histoire ?

Tim Philippe : C’est Antoine qui a posé les bases de ce morceau avec son ordi.
Antoine Meersseman : Qu’est-ce que tu racontes ?
Tim Philippe : Mais si ! Tu me disais que tu ne savais pas quoi en faire et moi j’insistais pour essayer des choses.
Antoine Meersseman : Ah oui, je vois. C’était un son un peu indus, une grosse ligne de basse jouée au synthé.
Tim Philippe : De là, je suis parti sur un rythme très simple, très binaire, à la batterie. C’est en le retravaillant qu’on a développé une sorte de structure progressive autour.
Antoine Meersseman : On l’a quasiment composé à deux ce morceau. A la fin des sessions de composition. Je lui ai ajouté une espèce de chorale féminine avec des voix pitchées au synthé. On est repartis sur un truc encore plus bourrin pour terminer sur une énorme ouverture qui tourne en boucle. On a vraiment trippé là-dessus. Diego [guitariste du groupe, ndr] n’était pas très emballé et puis, quand il a pu ajouter son petit riff à la Godspeed You ! Black Emperor, il était content ! (Rires) On pense à jouer ce morceau en ouverture de concert. La difficulté reste de savoir comment rendre son côté mastodonte sur scène. Mais pour en revenir à Suuns, en écoutant leur nouvel album, je me suis aperçu qu’il était truffé de truc comme ça. Je me suis dit : ‘Merde ! On va vraiment se faire allumer‘. Alors que la création de ‘So Close’ est antérieure à ce disque, je tiens à le préciser. On est vraiment tous dans un mouchoir de poche.

Dans ce cas, pourquoi est-ce que vous faites de la musique ?

Ça part d’un acte égoïste.
Tim Philippe : C’est simplement libérateur de trouver sa voie à travers sa propre musique, même si le but n’était pas du tout d’en vivre.
Antoine Meersseman : On était persuadé que ça ne marcherait jamais. C’était un passe-temps. On se retrouvait au local à 19h après le boulot. On jouait, puis on allait bouffer un kebab et boire des coups en centre-ville en continuant à parler de musique. En rentrant chez nous, on s’envoyait des enregistrements de la répèt’. On était surexcités. On voulait juste se faire plaisir. Encore aujourd’hui, on est nos premiers fans.
Tim Philippe : On cherchait vraiment l’émotion. L’accord qui allait nous faire pleurer, exploser, etc.
Antoine Meersseman : Il n’y a pas longtemps, j’ai regardé le film ‘Stalker’ d’Andreï Tarkovski. A un moment, il y a une réflexion sur la musique. Un des personnages dit que le cinéma ou la littérature racontent des histoires. Mais que la musique reste un art étrange. Ce sont des sons qui agissent directement sur toi. C’est viscéral.

Vous fonctionnez visiblement pas mal à l’émotion. Pourtant les constructions de vos morceaux ne sont pas aussi simples que des morceaux pop classiques.

Tim Philippe : C’est plutôt un hasard si nos morceaux changent tout le temps en cours de route. Il n’y a pas de volonté de compliquer les choses exprès.
Antoine Meersseman : On fonctionne par enchaînement d’idées et on essaye de faire en sorte que le tout tienne debout. D’ailleurs, je pense que sur ce disque-ci les morceaux sont plus classiques. Par exemple le titre ‘Damn Right’ contient la même grille d’accord tout du long. On veut simplement éviter d’en faire trop.

Vous avez bénéficié d’une grosse couverture médiatique très tôt dans l’histoire du groupe. Est-ce qu’avec le recul ça vous a joué des tours ?

Peut-être qu’on s’est trop habitués aux chroniques élogieuses. Même lorsqu’on faisait un concert de merde, il y avait un journaliste pour écrire quelque chose de bien ! Au bout d’un moment, ça devient suspect. On n’a pourtant jamais soudoyé personne. Je crois que c’est un truc très francophone d’avoir comme ça des groupes dont il ne faut dire que du bien. Du coup, on se retrouve un peu attendu au tournant pour un truc qu’on n’a pas du tout contrôlé.
Tim Philippe : C’est une affaire de mode. On nous a affiliés à des groupes indies qui marchaient bien à ce moment là comme Animal Collective ou Dan Deacon. Il fallait peut-être que les médias leur trouvent un pendant européen.
Antoine Meersseman : Alors qu’on s’est toujours trouvés moins talentueux qu’eux.
Tim Philippe : Maintenant que le hip-hop a la méga cote, on est un peu relégués à l’arrière-plan.

Vous avez aussi quitté le label PIAS pour Yotanka, une structure plus petite et confidentielle. Vous pouvez m’en dire deux mots ?

On a un rapport dix fois plus humain avec Yotanka. Ils sont hyper disponibles pour nous, et on s’entend vraiment très bien avec eux.
Antoine Meersseman : C’est ce qu’on attend d’un label finalement. Les gens de chez PIAS ne répondaient même plus à nos mails. Il faut savoir qu’en Belgique, PIAS est un très gros label. Ils travaillent sur des énormes projets qui leur rapportent plein de pognon. Ce qui n’est pas vraiment notre cas. On est plus le genre de groupe qui s’inscrit sur la durée.
Tim Philippe : C’est sûr qu’on n’explose pas les bacs en deux semaines. On vend essentiellement sur les concerts.

La scène belge est assez dingue en ce moment, et ce dans presque tous les registres. Vous suivez ce phénomène de votre côté ?

Antoine Meersseman : Le frère de Tim fait du hip-hop sous le nom de Ramsès. Il est un peu copain avec Romeo Elvis.
Tim Philippe : Il a 18 ans. Il foire ses études, c’est une petite teigne mais visiblement son truc c’est d’écrire. Quand je le vois, il me sort des nouveaux noms de rappeurs toutes les dix minutes, du genre ‘T’as écouté ça ? Quoi ! Tu connais pas ? Faut absolument que t’écoutes c’est énoooorme !‘.
Antoine Meersseman : Il est à fond dans la trap.
Tim Philippe : Mais ce serait cool de collaborer avec lui. J’ai déjà fait chanter ma petite sœur sur l’album.
Antoine Meersseman : T’as vu ça ? C’est un album des familles. Il y a sa sœur, mon père qui joue du saxo, la copine de Diego qui chante…
Tim Philippe : Même l’ex de notre ingé-son participe ! (Rires)

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