Baxter Dury, sans réponse aux pourquoi

Baxter Dury, sans réponse aux pourquoi

Existe-t-il plus Anglais que Baxter Dury ? Probablement si on s’en va fouiller dans n’importe quel pub du Somerset ou des Midlands. N’empêche que le chanteur – paré de son accent sophistiqué, sa mélancolie pluvieuse et son humour fataliste – incarne l’archétype du crooner british ‘post-moderne’, quelque part aux côtés de Jarvis Cocker. Sur son cinquième et nouvel album ‘Prince of Tears’, il renouvelle discrètement sa formule gagnante (chœurs féminins luxuriants, phrasé façon spoken word, basse rondelette et arrangements discrets) en l’agrémentant de violons aux mélodies poignantes. Une manière de soigner son cœur ‘en éclats’ à la suite d’une rupture amoureuse. Enfin ça, c’est ce que nous raconte son label. Car lorsqu’on le retrouve dans le IXe arrondissement de Paris, Baxter Dury semble en pleine forme. Ou plutôt insaisissable, loin de l’image du dandy blessé qu’on lui prête depuis plusieurs semaines. Le sourire discret au coin des lèvres, le quadra oscille entre honnêteté crue et cynisme malin, sans jamais se départir d’une politesse bien anglaise. Autant dire qu’il nous a bien menés en bateau.

J’ai appris que tu avais joué quelques titres sur France Inter ce matin…

Baxter Dury : Oh oui ! Ce n’est pas la première fois. J’étais dans cette émission présentée par Nagui. Un type charmant au demeurant.

A chaque sortie d’album, tu t’estimes surpris de faire encore partie de l’industrie musicale… C‘est ce que tu déclares dans plusieurs interviews. Est-ce que cette impression persiste encore ?

Je ne suis pas vraiment surpris. Je pense que ma musique est vraiment bonne et qu’elle mérite tout ce qui lui arrive. Après bien sûr, tu ne sais jamais comment les gens vont s’y connecter. Mais là, mon album est bon et il rencontre du succès. Surtout en Angleterre, il a vraiment fait ‘tchou’ ! [Il simule une envolée avec ses mains.]

Sur presque chaque morceau tu incarnes des personnages. Pourtant, les ressorts de ces morceaux semblent très intimes. Est-ce qu’il est plus simple pour toi de jouer la fiction pour évoquer tes propres états d’âme ?

Parfois, oui. Je suppose que cela dépend seulement de mes humeurs créatives. Il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises façons de s’y prendre. Il y a juste ce qui se produit pour de vrai. Et c’est assez spontané pour moi d’écrire de cette façon-là. Ce n’est pas le Manifeste du parti communiste. Je veux dire que rien n’est très réfléchi dans ma façon de faire.

Sur un titre comme ‘Miami’, le personnage central vit dans une illusion. Il s’imagine gangster dans les années 80, riche et dur-à-cuire tandis que les chœurs féminins le ramènent durement à la réalité. Il n’est finalement qu’un pauvre idiot. 

[Il coupe] Non, ça ne se passe pas comme dans une performance théâtrale. Les personnages ne sont pas là pour représenter des personnalités. Les chœurs féminins ne sont qu’une astuce pour créer de nouvelles mélodies à l’intérieur du morceau. C’est purement musical, et non politique ou autre. Il n’y a pas de représentation de la femme en général.

Ces voix n’apportent aucun contre-point ?

Elles ne marquent pas de point. Je suis le point. Elles sont très importantes mais ne jouent aucun rôle en particulier. C’est juste un vice musical, sans sexualisation ni personnalisation.

OK, c’est compris. Et peux-tu m’expliquer pourquoi ‘tout le monde devrait adorer dire au revoir ?’ (‘Everybody should love to say goodbye‘ sont les mots qui concluent l’album).

Oh… C’est juste une notion, tu vois ? C’est une notion au sujet d’être abandonné ou quelque chose comme ça. [Il réfléchit] Ce sont juste les mots de quelqu’un qui se sent désolé pour lui-même.

Mais désolé pour quoi exactement ?

Ce peut être à propos de n’importe quoi. Je ne sais pas.

Mais cet album s’inscrit dans un contexte, celui d’une rupture amoureuse…

Qui t’a dit ça ?

C’est écrit dans le communiqué de presse.

Bah ! Fuck them ! Ce ne sont que des conneries. Les conneries que je leur ai racontées il y a six mois. Et maintenant, je suis en train de t’en raconter d’autres. Non vraiment, il n’y a pas de contexte. Ce sont juste des chansons à propos de trucs et d’autres. C’est ce que je pense.

Mince alors, tu viens de balayer toutes mes questions d’un coup.

[Très courtois] Je t’en prie, pose-les quand même.

On va se concentrer sur la musique alors. Est-ce que tu avais en tête une utilisation particulière des violons lorsque tu as composé ‘Prince Of Tears’ ? Des références ?

Pas des références. Je voulais juste utiliser des violons. Je le savais, c’est tout. C’était une ambition d’un point de vue créatif d’essayer quelque chose de nouveau, de plus grand ou cinématographique. C’est aussi simple que ça.

En parlant de cinéma, je connais ton envie de longue date de travailler sur la bande-son d’un film. Est-ce que des opportunités se sont présentées à toi récemment ?

Non, toujours pas. Je sais que je peux sembler étrange ou controversé… Je pense pourtant que je pourrais composer la musique d’un film français.

Sur ton nouvel album, on retrouve aussi Jason Williamson de Sleaford Mods. Tu le connaissais personnellement avant de lui demander sa participation ?

Quelqu’un me l’a présenté parce que je tenais à le rencontrer, et nous avons très vite commencé à travailler ensemble. Ce fut l’affaire de trois conversations.

Mais pourquoi souhaitais-tu le voir apparaître sur ton album ?

J’étais juste curieux de voir ce que ça donnerait, et ça a plutôt bien fonctionné.

Oui mais pourquoi lui…

[Il coupe] Pourquoi pas ? Je n’en sais rien ! Je ne vois pas pourquoi je devrais avoir la réponse à tous ces ‘pourquoi’. Pff… [Prenant un air mi-scandalisé mi-amusé] Jason est juste bon ! C’est un mec intéressant. J’aime le son de sa voix.

‘Prince of Tears’ ne parle donc pas de rupture amoureuse…

Si un peu quand même. C’est juste qu’il ne se concentre pas là-dessus. Il y a plus généralement des morceaux qui parlent d’être un peu perdu.

La solitude n’est jamais trop déprimante ou suffocante. Tu parviens toujours à garder une certaine distance avec les émotions trop vives.

Peut-être. Je n’en sais rien… Ecrire est un acte abstrait que j’accomplis seul et de manière très spontanée. Tout est basé sur mes émotions du moment, mais sans être très détaillé. Je ne te dis pas exactement ce que je ressens. Je ne documente pas ma vie à travers mes morceaux.

Ton écriture semble pourtant très travaillée, littéraire et réfléchie.

Peut-être, mais pas vraiment. Je n’aime pas beaucoup commenter la façon dont j’écris mes morceaux parce que je ne sais pas vraiment comment je m’y prends moi-même. Je ne me vois pas comme quelqu’un de mystérieux. C’est juste un moment privé. Voilà pourquoi tu n’auras pas de grandes conversation avec moi sur des ‘pourquoi’ et des ‘comment’, parce que je n’ai pas de grandes révélations à te faire pour être honnête.

L’ironie est aujourd’hui devenue un mode de communication à part entière, spécialement sur internet. Comme tu en fais aussi preuve dans ta musique, je me demandais quel rapport tu entretenais avec cette figure de style ?

Je ne l’emploie pas tant que ça en vérité. L’ironie transforme tout en comédie, et la comédie est la pire forme de musique. Si les choses peuvent se montrer drôles, elles ne doivent pas l’être intentionnellement. La musique comique anglaise est la pire qui soit. Et pour ce qui est d’internet, je n’en sais rien. Je ne l’ai pas remarqué. Je suppose que c’est ainsi pour une bonne raison.

‘Prince of Tears’ est ton cinquième album. Est-ce qu’il t’arrive d’envisager la postérité de ton œuvre ?

Non. Tu auras compris que je ne réfléchis pas vraiment ! [Rires] Je fais juste les choses. Je donne l’illusion d’une profondeur dans ce que je fais mais en réalité, je ne raconte que des conneries en espérant que certains y croiront. Mais ce sont des conneries complètes ! Il n’y a aucune substance là-dedans.

Mais on est ici en interview et c’est mon job de t’interroger sur la substance de ta musique…

Ouais, c’est un travail difficile de poser toutes ces questions, et c’est un travail tout aussi difficile d’y répondre. Parfois j’y arrive et parfois, je ne sais pas pourquoi, je n’y arrive pas. Je ne peux pas être malhonnête dans mes réponses. Qu’est-ce que le songwriting ? Je n’en sais rien. Je suis juste un mec qui raconte de la merde (‘me talking shit‘). Tout ça, ce n’est que l’achèvement spectaculaire de quelques manipulations sonores pour impressionner les gens. Tu vois ? Avec l’expérience, tu finis par savoir exactement comment manipuler ces sons.

Tu ne crois pas que qu’un artiste peut aussi porter une réflexion sur sa condition ou celle de ses semblables, peu importe la manière ?

Je m’en tape. Pourquoi j’en aurais quelque chose à faire ? Je veux dire, j’apprécie lorsque les gens ont quelque chose à dire même si, selon moi, ça n’a pas de rapport avec la bonne musique. Le bon songwriting n’existe pas. En tout cas, je l’entends très rarement. Donc j’en déduis qu’il n’existe pas. Probablement parce que la technologie nous a envahis et que trop de gens ont accès à la création musicale, à quelque chose qu’ils ne maîtrisent pas bien. Le monde de la musique était plus difficile il  y a 20 ans. Au moins il y avait un filtre à opportunistes contrairement à aujourd’hui.

Produire de la musique est devenu trop simple d’après toi ?

C’est possible. De toute façon, faire de la bonne musique aujourd’hui relève presque de l’impossible. Il s’agit d’un travail artisanal très difficile.

Mais est-ce que tu parles de musique ‘bonne’ ou ‘neuve’ ?

C’est exactement la même chose. La musique n’est qu’un tas de tonalité mathématiques. La seule chose qui rende un album différent d’un autre, c’est la personnalité de son auteur. Et tu ne peux pas copier cela. Sauf qu’il y a probablement 17 autres paramètres à prendre en compte pour vraiment faire un truc génial : il faut être plus malin que les autres, meilleur musicien, en phase avec son époque, apprécié par les médias… Ce n’est même pas une question de talent mais de dévotion. Peut-être que je m’en approche avec ‘Prince of Tears’, mais je ne vois pas tant de gens autour de moi faire de la musique grandiose.

J’ai lu quelque part que des scientifiques américains avaient tenté de créer la pop song parfaite à partir d’un ordinateur se basant sur des algorithmes eux-mêmes basés sur les goûts du grand public. Le résultat était horrible à entendre…

Un paquet de groupes utilisent aujourd’hui des ordinateurs pour créer. C’est peut-être ça, le futur. Mais peu importe quels outils tu utilises, créer quelque chose de bon est difficile.

Tu représentes selon moi quelque chose de typiquement anglais. Quelque chose qui tend à se diluer dans une culture globale si on prend l’exemple d’un jeune mec comme Ed Sheeran, avec qui il est impossible de déterminer s’il est anglais ou américain.

Oui, c’est sûr que je suis Anglais et fier de l’être. Ed Sheeran est ambigu. Il fait plus de la musique européenne. Il n’y a pas de comparaison possible.

Rassure-toi, je n’essayais pas de te comparer à Ed Sheeran.

Oui, je sais bien parce que c’est impossible. Je suis plein de nuances. Lui ne l’est pas. Ed Sheeran est un produit universel de la musique moderne…. [Il marque une pause puis s’emballe soudainement] C’est de la merde! La merde la plus fascisante et dégoûtante qui soit ! Je le déteste vraiment. C’est de la pure musique de droite. Chacun de ses albums est horrible.

Bon, il n’est pas le seul…

C’est le pire de tous.

Mais pour en revenir à ma question initiale…

Je ne crois pas que ce soit vrai. Je ne crois pas à toutes ces vieilleries tristes à souhait. On avance, c’est tout. Si la culture anglaise se dilue, alors tant mieux. Ça n’effraie que les connards stupides et racistes. Nous avons été une puissance coloniale après tout. On a nous-mêmes imposé brutalement notre culture à d’autres. Il faut s’en rappeler. Et après tout, qu’est-ce que ça signifie la culture d’un pays ? Est-ce que c’est une putain de question de saucisse ? Qui en a bien quelque chose à faire ?

L’un de nos présidents a voulu imposer un débat sur l’identité nationale il y a quelques années. Evidemment, tout ça a viré au fiasco et a simplement réveillé de vieux réflexes identitaires.

Vous êtes aussi hyper protectionnistes avec vos saucisses, vous les Français. Je ne sais pas si c’est une bonne chose. Je ne crois pas que vous devriez dire aux gens ce qu’ils doivent porter par exemple… Enfin, tout ça est très compliqué…

C’est une question complexe en effet, mais le temps qui m’est imparti touche à sa fin. Je crois qu’on peut s’arrêter là.

C’est bon pour toi ?

Oui. C’est bon moi !

OK ! Well done brother ! C’était sympa de faire ta connaissance ! Je crois que je vais filer aux toilettes maintenant.

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