Almeeva, touche-à-tout sans tabou

Almeeva, touche-à-tout sans tabou

Voilà plusieurs Eps maintenant qu’Almeeva nous titille l’oreille. Trois exactement, dont le tout dernier ‘Unset’ qui continue de prouver que ce multi-instrumentiste – vidéaste aussi – au background plutôt rock (Kid North) – voire même hardcore (Time To Burn…) – a bien fait de se tourner également vers l’electro. Entre ‘indietronica et clubbing émotionnel’ pour reprendre les mots de InFiné, label dont on peut presque tout acquérir les yeux fermés, le parisien déroule une forte affinité pour une pop habitée d’ambitions club. Si son pressbook ressemble à s’y méprendre à un véritable parcours d’obstacles, Gregory Hoepffner peut désormais se targuer d’un talent certain, et d’une carrière musicale assez riche en expériences pour avoir beaucoup de choses intéressantes à raconter. C’est ce qu’on lui a demandé, tout comme un mix exclusif (en écoute en fin d’article) auquel il s’est gentiment attelé fissa. Son label, son futur premier album, son parcours parallèle au sein des scène electro et punk-hardcore, son homosexualité… Tout y passe, sans tabou.

Quand tu te présentes, tu ne caches pas le côté un peu ‘loser’ de ton parcours, entre ce vieux morceau qui finit sur un film porno autour du personnage de Sarkozy, et un autre plus récent qui termine en synchro d’une pub pour des toilettes hi-tech japonaises. Au final, est-ce que tout cela t’amuse, ou aurais-tu souhaité que ta musique commence à se faire connaitre dans un contexte plus reluisant ?

Almeeva : Tout cela m’amuse beaucoup, et ce sont des anecdotes que j’aime raconter. Nos vies sont souvent remplies de choses absurdes et géniales, et le milieu de la musique tend trop à lisser ces aspérités, qui sont pour moi plus intéressantes qu’un descriptif d’EP. Et je trouve que ces petites aventures de loser me présentent bien en tant qu’artiste. Je fais de la musique depuis 15 ans, et c’est vraiment un truc vital pour moi. Peu importe le contexte, reluisant ou non, drôle ou pas, je continue quoiqu’il arrive. C’est ce que j’ai voulu exprimer de manière sincère et sans polissage.

Malgré tout, ta destinée semble être toute autre si on en croit les 5 Eps qui constituent ta discographie. Quel regard portes-tu sur le parcours d’Almeeva depuis tes débuts ? 

Je crois que c’est le seul projet où je n’ai rien envie de renier pour l’instant, haha ! J’ai commencé Almeeva en rupture totale avec tout ce que j’avais fait avant, où je m’embourbais dans des choses très complexes. Ça s’est cristallisé avec le fait d’habiter d’un coup dans une grande ville, où fatalement tu ne peux plus jouer de la batterie ou hurler dans ton petit appartement. C’est parti à la fois d’une envie et d’une contrainte minimaliste. Aujourd’hui, je m’autorise plus de liberté, par exemple en chantant de nouveau, mais je reste assez fidèle à cette vision de départ.

Tu es aujourd’hui chez InFiné dont la qualité du catalogue est indéniable. Comment les as-tu rencontrés ? Est-ce que cette ‘étiquette’ t’apporte la part de crédibilité dont tu as besoin ? Comment cela se traduit au quotidien ? 

J’ai eu beaucoup de chance car je n’ai démarché aucun label avec ce projet. C’est InFiné qui m’a trouvé au hasard de Soundcloud, au moment de mon 2ème EP. C’était d’ailleurs marrant, car ils étaient persuadés que j’étais américain, et ils m’ont donc écrit en anglais, alors que j’habitais à 5 minutes de leurs bureaux. Nous avons commencé à collaborer via un remix (de Bachar Mar-Khalifé), et ils m’ont ensuite invité à leur Workshop InFiné en 2013, une résidence d’artistes dans laquelle j’ai pu collaborer avec Bernard Szajner (ce qui a donné ensuite une performance que nous avons joué ensemble pendant quelques années).
C’est vraiment une relation de confiance qui s’est installée sur plusieurs années avec InFiné. Aujourd’hui, ce ne sont pas juste des labels managers, mais aussi des amis qui m’ont fait faire des très belles rencontres. Cela m’aide forcément de faire partie de cette famille et cela ‘cadre’ aussi un peu mon son pour les personnes qui ne me connaissent pas. C’est une grande fierté pour moi d’en faire partie, parce que ce sont tous des gens adorables, en plus d’être extrêmement talentueux. Ils ont une vraie vision sur le long terme de leurs artistes, ce qui est super rare.

A force de te voir cumuler les Eps, on attend forcément un premier album. D’où en es-tu ? Quand aura t-on l’occasion de l’écouter ? Et à quoi devrons-nous nous attendre ?

C’est totalement prévu et en cours. La date de sortie reste à définir, mais je pense que ça ne sera pas avant la fin de l’année au mieux. Je n’en ai pas encore la vision d’ensemble, mais il y aura probablement toujours cette double envie de rallier la dance music et la pop, sans trop de contradiction j’espère. Mes morceaux s’orientent vers un côté plus ‘club’ au fil des années, et la tendance risque de s’appuyer sur l’album. Mais le club va rester petit et crasseux dans les coins. Je veux avant tout que ma musique procure du plaisir, à moi comme à ceux qui veulent l’écouter.

‘Unset’ confirme ton affection particulière pour l’exercice de la reprise. Après avoir repris The Smiths avant lui, cette fois c’est au tour de Haddaway. Est-ce que ce grand écart illustre finalement toute la diversité de tes influences ?

Oui complètement. La reprise d’Haddaway, je l’ai fait sans ironie, car j’aime vraiment beaucoup ce morceau. Vu que je pratique le karaoké, je suis bien exposé à ce genre de choses, haha. Mes influences se manifestent davantage par des envies que par des genres ou des artistes précis. Je pense avoir trouvé mon ‘son’, et maintenant j’essaye de le pousser le plus loin que je peux, et de m’amuser le plus possible avec.

Tu as débuté au sein de la scène punk hardcore au cours des années 2000. Pourquoi être passé à l’electro ? Est-ce que c’est du à l’électronisation progressive de ta discographie, via Kid North notamment ?

A vrai dire non, car j’ai commencé à produire ce genre de musique déjà à l’époque, sous divers noms. J’ai toujours aimé en écouter et en faire, mais je n’avais pas du tout cette culture, et c’était dur d’avoir confiance en moi pour évoluer totalement vers cela. Je ne me sentais pas légitime de vouloir faire partie de cette scène, n’ayant pas ce background. Ce qui est totalement ridicule, car aucun artiste de musique électronique n’a le même background, et c’est bien ça qui est intéressant et qui fait bouger les choses musicalement. Mais j’observe que c’est très souvent les fans de musique extrême qui sont les plus ouverts musicalement, et qui font les plus gros écart de style.

Est-ce que ces deux projets se nourrissent mutuellement ? Comment ?

Je ne pense pas… Je dirais même plutôt l’inverse : si l’on a fait quelque chose avec tel groupe, c’est la meilleure raison de ne pas le refaire avec un autre.

Toi qui connait ces deux ‘décors’, quel est le meilleur et le pire de chacun des deux ?

Dans un groupe comme Kid North, ce qui me procure le plus de plaisir c’est de pouvoir me faire surprendre par mes camarades lors de la composition : avoir une proposition que je n’aurais pas du tout imaginé, qui emmène le truc super loin et qui donne un vrai frisson d’inconnu. C’est beaucoup plus difficile de se surprendre soi-même ! Jouer ensemble sur scène est aussi une grosse source de joie. En étant seul, j’apprécie la possibilité de produire très vite, avoir tout de suite quelque chose qui sonne bien avec mes machines, mes habitudes… Je peux aussi me permettre des choses beaucoup plus radicales, aller vraiment au bout d’un truc sans avoir peur de trop m’écarter d’une envie de groupe.
Je crois que le pire dans les deux cas, c’est cet embellissement permanent indirectement demandé pour jouer et sortir des disques : devoir toujours faire semblant que ton album est la 7ème merveille du monde et que ton groupe est ‘the next big thing’, pour donner envie à tel pro de cliquer sur ton lien. Je trouve ça de plus en plus ridicule. Faire des clips en est une grosse partie : aujourd’hui, tout le monde se contrefout des clips, mais il faut absolument en faire. J’essaye de tourner toutes ces choses en dérision. Mon communiqué de presse de loser en est un exemple. S’il faut faire toutes ces choses pour présenter sa musique, alors j’essaye de les faire en m’amusant et en proposant un regard différent.

Quand on connait le manque de tolérance dont peut faire parfois preuve la scène hardcore, est-ce que ton homosexualité déclarée a joué dans ta décision ? Te sens-tu plus libre et épanoui désormais ?

A l’époque, j’étais toujours dans le placard, donc je ne sais pas si cela aurait joué. En revanche, j’aurais énormément aimé avoir des exemples d’autres personnes dans le même cas… J’ai appris récemment que Brian Cook (Botch, These Arms Are Snakes, Russian Circles…) l’avait déclaré publiquement. Et même aujourd’hui, alors que j’ai fait beaucoup de chemin depuis ces années là, cela m’a fait un gros choc positif. À l’époque, cela aurait été un énorme soulagement d’avoir comme ‘repère’ quelqu’un que j’admire, pour me dire que je n’étais pas une anomalie, et que oui, j’ai le droit d’être là. Je n’ai jamais été en danger vis à vis de ça, mais je me sentais vraiment seul au monde, et chez moi nulle part. Pour être honnête, c’est encore un peu le cas. Mais je me sens définitivement plus libre, et j’aspire à l’être totalement. C’est un ‘combat’ régulier, dans ma tête et dans la réalité. Almeeva me permet cette émancipation et cette sincérité qui m’ont manqué pendant ces années.

Es tu resté cependant un grand fan de hardcore ? Quels sont les groupes qui restent indispensables pour toi ?

Je dois dire que j’écoute très peu de nouvelles choses dans cette scène… Je reste fidèle et inconditionnel de Breach, Botch, Shora, Will Haven, Admiral Angry, Unsane… Parmi les groupes actuels, j’adore toujours les copains de As We Draw, et dans la veine plus post-rock j’aime beaucoup Russian Circles. Nous avons repris depuis maintenant presque un an avec mon groupe Time To Burn, et je n’ai pas l’impression que les choses aient beaucoup changé (en bien comme en mal) dans cette scène depuis que nous avions arrêté en 2010. Mais ça fait plaisir de retrouver cette spontanéité et cette entre-aide inhérente aux musiques extrêmes. Et je me prend logiquement beaucoup moins la tête qu’à l’époque.

Même si je me doute qu’il est plus facile de s’y intégrer que dans le chemin inverse, comment est-on considéré au sein de la scène electro quand on a un background purement rock ?

Je n’ai pas l’impression d’être ‘intégré’ dans la scène électro… Donc je ne saurais pas dire si c’est facile. J’ai l’impression que les vrais acteurs de la scène electro ont quasiment tous un background rock, soit dans leurs écoutes, soit dans leur pratique. La scène electro rassemble des personnes venant de milieux très différents, surement grâce au côté physique et j’ai envie dire ‘irrésistible’ du son. Dans mon expérience en tout cas, la musique électronique est un refuge, plutôt qu’une solution de facilité. J’aime croire que c’est également le cas pour les autres.

En tous les cas, à voir le tracklisting du mix que tu nous offres en exclusivité aujourd’hui, le rock y occupe encore une part importante… On est même étonné d’y trouver des choses aussi pointues que My Disco qui l’introduit. C’est ta culture musicale de base ? Elle t’est venue comment ?

Ma culture musicale de base, c’est plutôt la pop anglaise en réalité. J’ai été élevé à cela, et c’est quelque chose de profondément ancré dans mon ambition de musicien et de producteur. Aujourd’hui, c’est redevenu acceptable de s’avouer fan de Phil Collins ou d’Elton John, et j’en suis ravi ! Le rock est venu avec la pratique musicale, car c’est un passage balisé et séduisant à l’adolescence. Et quand tu es batteur, c’est encore plus une évidence. Cette culture ‘indé’ m’est venue en jouant dans beaucoup de groupes différents, et en rencontrant des personnes très différentes grâce à cela. Je ne sais pas si j’ai une vraie culture ‘rock’, mais j’aime beaucoup les musiques transverses qui en découlent. My Disco est un bon exemple, car c’est de l’énergie rock avec guitare / basse / batterie, mais dans un esprit complètement différent, hyper axé sur la répétition et la trance. J’adore quand des choses pointues ou abstraites parlent directement à ton corps, sans que tu te demandes d’où ça vient. Un groupe comme Electric Electric aussi traduit complètement ce que je recherche. J’ai cette espèce d’attraction pour la trance physique et l’inconnu, et c’est la plupart du temps cela qui guide mes découvertes musicales, peu importe le style.

MIX EXCLUSIF

Tracklisting

0’00 // My Disco – Closer
2’50 // The Violet Hour – One Morning In The Future
5’46 // The Golden Filter – Heavy
9’05 // Inner City – Good Life
12’02 // The Black Madonna – A Jealous Heart Never Rests
13’50 // Tortoise – Gigantes
18’00 // Sfire – Sfire 3 (John Talabot Rework)
20’15 // Four Tet – Pyramid
24’43 // Mall Grab – Mountain
26’02 // Louisahhh – Quake
28’44 // The Golden Filter – Vibrational
32’00 // Almeeva – Clense

ECOUTE INTEGRALE


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