Abuse, les punks arrivent en ville

Abuse, les punks arrivent en ville

En envoyant The Estranged, Red Dons, The Observers ou The Exploding Hearts sur orbite il y a une décennie de ça, Portland – à l’instar de Deranged Records au Canada, et Sabotage ici en Europe – avait montré la voie : faire du punk-rock au troisième millénaire est tout à fait OK, les kids.
Rennes, toujours très prompte à porter haut les associations inattendues, répond présente à l’appel depuis plus d’un an avec Abuse. Bootboys et skunx rennais : il y a un nouveau groupe de punk en ville. Un nouveau golem urbain, dont les membres sont issus de glorieuse formations locales : Thrashington D.C., The Decline, le groupe de brutal hardcore UltimHate ou The Headliners, tuerie glam-rock originaire de Nantes.
On a convié les quatre bretons à une interview canapé, juste avant leur live donné en clôture de la journée de recherche sur La scène punk à Rennes (1976-2016), fin décembre 2017.

En écoutant le sept titres d’Abuse, on pense au catalogue Sabotage Records ou aux sorties de Dirtnap avec Autistic Youth entre autres…

Abuse : Cool merci ! Nos influences au sein du groupe sont assez diversifiées, ça va du punk anglais 77-80 à des trucs plus 2000 à la Vicious, pas mal de Oi! aussi… Goose, le mec qui s’endort à ta gauche, jouait dans un groupe de fastcore de Brest Métropole Océane, Thrashington D.C. L’idée avec Abuse, c’est de revenir à la source. On a dépassé les trente piges, on n’a pas encore fait le tour de la question punk, loin de là, mais après avoir joué dans des groupes de Oi!, de power-pop, de punk ou même de country sombre, on avait envie de se retrouver autour d’un projet simple, efficace, serré. On compose en vingt minutes, on a qu’une gratte, on joue couplet-refrain et en avant quoi ! C’est presque un exercice de style d’une certaine façon.

C’est-à-dire ?

Exercice de style, ce n’est pas l’expression seulement, mais l’idée est de déployer un truc qui repose d’abord sur l’énergie et l’instinct. Faire de la musique et des textes cools, sans chercher à faire étalage d’une quelconque technique musicale. En même temps, on n’existe depuis pas si longtemps, tout a été très vite, on a enregistré un 45 tours au bout de trois répétitions. Et puis, on imagine aussi que l’idée qu’il existe un nouveau groupe de punk à Rennes a plu… Là, pour la suite et l’album qu’on prépare, je pense qu’on se prendra sûrement beaucoup plus la tête.

Vous jouez ce soir en clôture d’une journée de rencontres et de débats sur Le punk à Rennes…

Ouais, d’ailleurs le recteur est passé en début de conférence en disant qu’il acceptait tout juste de recevoir la tenue de cette journée, mais qu’en aucun cas le punk ne représentait un sujet d’étude sérieux… Histoire de bien couper l’herbe sous le pied de ceux qui portent ce projet de recherche. Ça nous a bien mis les nerfs. Bref.

Ça signifie quoi pour vous d’appartenir à la scène bretonne ?

On ne prend pas les choses ainsi. Quand le punk est arrivé ici sur la période 77-78-79, ça a ouvert une brèche dans laquelle plein de monde s’est engouffré, jusqu’aux organisateurs des Trans qui se sont sentis suffisamment inspirés pour lancer leur festival à l’époque. Après, nous, on n’était pas nés. Marquis de Sade, ce n’est pas notre héritage franchement. Mais cette longue histoire raconte que le punk et la scène sont affaires de gens. De gens qui se rencontrent, qui ouvrent des lieux, et qui font face à d’autres gens qui veulent eux voir ces lieux fermer ! C’est un équilibre de différentes forces. Sur Rennes par exemple, depuis les années 2000 mais évidement bien avant aussi, il existe des lieux autonomes, ouverts sur le modèle squat, assez politiques, qui supportent justement la scène. Certains ont duré trois ans, d’autres deux mois, certains lieux ont parfois été ouverts le temps d’une soirée, en off des Transmusicales par exemple. Un squat mythique comme le Wagon à Saint-Brieuc a tenu huit piges. Toutes ces expériences constituent un terreau fertile au DIY, aux groupes évidemment, aux initiatives punk et non-profit, bref à ce qu’on appelle la scène.

Est-ce que cette solidarité des organisateurs, groupes et activistes rencontre aujourd’hui encore celle du public ?

Pas vraiment quoi. Comparé à l’Allemagne, c’est un peu le désert culturel. Nous, ce qu’on fait, ça plait limite plus à la scène skin qu’aux punks. On manque un peu de kids et de relève… Après t’as le hardcore où ça reste très dynamique en France. Mais c’est une scène qu’il faudrait scinder en deux pour être juste. D’un côté, tu trouves tout le délire HxC oldchool 80, avec des villes comme Nantes ou Tours, et qui sont très proches du punk américain. De l’autre côté, tu as l’école hardcore façon tough guys, à la belge. Eux sont beaucoup plus proches du métal finalement. Il s’agit d’une scène beaucoup plus structurée.

Et beaucoup plus marchande du coup.

En même temps, nous on n’a pas de plan de carrière tu sais. Et puis, on est tout le temps en décalé, hors-tendance. À chaque fois qu’on monte un groupe, on a toujours l’impression qu’on aurait dû le faire cinq ans auparavant.

Ouais ce n’est pas faux : pour The Decline, on avait un peu ce sentiment.

Mais oui, plus personne écoute Social Distortion ! (rires)

Mais j’écoute toujours moi !

Nan mais nous aussi hein ! Mais au-delà du premier cercle d’initiés, on a souvent l’impression d’être toujours à contretemps ! On le voit aussi sur Headliners, un groupe dans lequel Nico – notre batteur – joue depuis dix ans.
Nico : Headliners, c’est de la Oi! à l’anglaise, pas trop bourrine. Aujourd’hui, on a un truc bien power-pop dont on est super content. Et bien devine quoi, plus personne n’en à rien à branler parce que c’est le gros retour de la Oi! brutale à la Rixe ! Parfois on se dit merde les gars, on est maudit (rire) !
Abuse : En même temps, à trente-cinq berges passées, on n’a plus envie de faire des skinneries, c’est bon. Après, on est lucide aussi, on sait qu’on appartient à un genre mort. Vieillissant en tout cas. On sera plus jamais à la mode et, honnêtement, on en a rien à foutre. Regarde, ils font des conférences sur nous, avec des gens du CNRS qui viennent se pencher au chevet du punk en tant que sujet d’étude sociologique ! Mais t’inquiètes, nous on fait ce qu’on aime, sans calcul et sans filet de sécurité. Et puis, on sait aussi reconnaître l’influence du punk sur ce qui peut se passer à ce jour dans la musique… Quand tu vois l’intérêt qu’il peut y avoir pour des groupes de garageux qui montent sur scène avec des bottines pointues, nous on sait pertinemment que ça vient du punk 77. Donc après, c’est juste une histoire de chapelles et de coupes de cheveux, on se fout du reste.

Photo 1 et header : Cyrille Bellec

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