Abstrackt Keal Agram, résurrection sans stress

Abstrackt Keal Agram, résurrection sans stress

A l’heure ou l’on changeait de siècle, l’electro hip hop vivait ses plus belles heures. Aux Etats Unis, les labels Mush et Anticon – entre autres – accouchaient d’une des générations les plus douées, attirant tous les regards et toutes les oreilles à chacun des nouveaux albums venant enrichir leurs catalogues respectifs. Au même moment à Morlaix, au fond du Finistère et donc bien loin de l’agitation parisienne clinquante, la France voyait naitre un groupe capable de tenir tête à ses références. Avec deux ou trois bouts de ficelle, Abstrackt Keal Agram sortait en 2001 un premier album éponyme qui allait lui mettre le pied à l’étrier, rapidement suivi de ‘Cluster Ville’ (2003) et ‘Bad Thriller’ (2004), tous récemment réédités à l’occasion d’un retour que personne n’avait véritablement vu venir. Sauf les principaux intéressés. Lassé de ne pas voir son oeuvre disponible au grand public, le duo – composé de Lionel Pierres et Tanguy Destable – fait son retour en 2017  avec, sous le bras, un album qui ne devrait plus tarder à voir le jour. Avant cela, il a donné discrètement quelques concerts, dont notre 18e Mind Your Head en juin dernier à Petit Bain. C’est à cette occasion, dans la loge de la péniche la plus accueillante de France, qu’on a échangé avec le Abstrackt Keal Agram cuvée 2017. Leur entre deux vies, leur regard sur leurs débuts, les motivations de leur retour, leur futur… Tout y passe, jusqu’aux anecdotes assez lourdes pour nourrir d’éternels regrets. Mais Abstrackt Keal Agram en rigole, sans stress.

Commençons par la fin : Abstrackt Keal Agram s’est arrêté en 2004, c’est ça ?

Lionel : Non, le dernier album est sorti en 2004. On l’a défendu en tournée jusqu’en 2005 puis après, on a un peu tenté d’autres choses jusqu’en 2007. On voulait s’éloigner des choses trop downtempo pour aller vers des tempos plus élevés. On a donc fait un dernier concert au Panoramas dans une formule un peu bâtarde. C’était un hybride bizarre, on faisait encore ‘Rivière’ et d’autres nouveaux trucs qui ne sont jamais sortis ou qui ont fini chez Fortune avec qui j’ai continué en compagnie d’Hervé à la batterie, et Pierre qui était déjà aux scratches sur AKA depuis quelques années. On a fini par arrêter pour ne pas s’égarer encore plus.

C’était justement ma question : pourquoi avoir arrêté ?

De mon côté, j’avais envie de rechanter, ce que je faisais déjà dans mon groupe de noise quand j’étais ado. Tanguy aussi en avait un à l’époque. J’y suis donc revenu, lui est parti vers quelque chose de plus électronique…

Vous avez donc tous les deux un background noise ! J’ignorais…

Ouais, on était les deux groupes ‘concurrents’ de Morlaix.
Tanguy : Celui de Lionel était quand même très aguerri. Ca jouait hyper bien, quelque chose entre Sloy et du vrai noise un peu speed.
Lionel : D’ailleurs, le fait qu’on ait acheté un premier sampler, c’est justement parce qu’on était fan de Sloy.
Tanguy : Moi, j’avais un groupe qui suivait un peu, mais voilà… Un guitariste fan de Maiden, un batteur qui adorait Slipknot, et moi au milieu qui écoutait Tortoise. Donc ça marchait moins. C’était différent mais ça restait des groupes d’ados. Il y avait surtout une énergie cool. Donc quand on s’est retrouvé, il y avait au moins la concordance des influences. On était deux, on écoutait les mêmes trucs…
Lionel : Puis inconsciemment, on avait compris que c’était galère. On était à Morlaix, à la fin des années 90, c’était un délire ne serait-ce que pour enregistrer une démo. Quand on a découvert le sampler, on a commencé à faire des boucles, Tanguy avait un ordinateur, on a acheté une Groovebox, et on a fait le premier album comme ça. C’était vraiment de la bricole, avec un sampler qui enregistrait 14 secondes de son.
Tanguy : On n’avait pas la MPC. Le premier album, c’était vraiment des gadgets.
Lionel : Mais on se rendait compte qu’on pouvait enregistrer ça sur une cassette, avoir un rendu, et écouter dans son walkman. Sans être du tout technicien. D’ailleurs, c’était assez bordélique.

A l’époque, vous aviez une sorte de statut de groupe phare du genre en France. Est-ce que ça a été difficile à assumer ?

Tanguy : On avait quand même l’impression d’être plein…
Lionel : Oui mais pas mal sont arrivés sur le tard en fait. On n’était pas du tout conscients de ça. La preuve, avec le recul, on se marre de situations complètement débiles, comme quand on a su que Chino Moreno (Deftones) était super fan d’Abstrackt Keal Agram. Je venais d’arriver sur Paris et une amie commune nous a dit qu’il était là et qu’il voulait absolument nous rencontrer. On était vraiment dans l’ambiance ‘rien à foutre’ alors que ce qui est fou, c’est que j’aimais beaucoup. Je ne suis pas du tout métal, mais c’est le seul groupe que j’aimais dans cette mouvance. Enfin bref, je suis arrivé en retard au concert, je l’ai même pas vu d’ailleurs. Au final, je suis allé dans les loges avec un pote et tout le groupe écoutait ‘Rivière’ (rires). Je me suis dit : ‘c’est quoi ce bordel ?‘. D’ailleurs, sur l’album de Deftones qui est sorti après, il y a un morceau qui s’appelle ‘Rivière’. Il y a eu pas mal d’histoires comme ça.
Tanguy : Du coup, on a refusé de travailler sur Team Sleep, le projet electro de Chino Moreno…
Lionel : On en avait parlé avec un pote métalleux à ce moment là, qui nous a dit qu’on était des mongoles. C’est vraiment le genre de truc qui montre à quel point on était jeunes et un peu branleurs. On avait un truc et on ne s’en rendait pas trop compte. C’est pour ça que ta question, elle est presque bizarre pour nous. Peut être qu’on s’en est un peu aperçu au troisième album, mais à ce moment là, le son EdBanger commençait à débarquer… On jouait un peu avec les TTC, et il y avait ce truc un peu province/Paris, alors que j’étais déjà sur Paris depuis plusieurs années. C’est beaucoup moins marqué maintenant : un mec comme Petit Biscuit, il a fait ses morceaux dans sa chambre d’enfant et ce n’est pas du tout un handicap pour signer dans une maison de disque. A l’époque, ce microcosme parisien nous prenait un peu la tête, même si on ne prêtait pas trop attention aux on-dits sur les forums, etc… Avec le temps, on se rend même compte que notre son a autant vieilli que le leur, voire mieux. Au final, c’est plutôt drôle.

Il y a quinze ans, on encensait aussi plus facilement ce qui venait des Etats Unis ou d’Angleterre que ce qui venait de chez nous. C’était pesant aussi ça ?

Tu le ressens toujours en tant que français, mais c’est moins le cas maintenant. Tu m’aurais posé la question il y a dix ans, je t’aurais dit que c’était plus marqué. Honnêtement, même dans la pop, les anglais ne font plus trop rêver. Ca fait longtemps qu’un de leurs groupes ne m’a pas retourné. Maintenant, tu as des artistes français qui rivalisent. Un mec comme Jackson (Warp) m’a complètement retourné le cerveau en 2003. Ca a été une énorme claque, l’héritier d’Aphex Twin, le vrai ! On était un peu en contact avec cette scène là mais on n’y avait pas accès. Sur le deuxième album, on voulait avoir Aesop Rock mais, vu qu’on n’était pas encore assez connus, on a bossé avec Atoms Family qui était le deuxième choix. En faisant des recherches dans mes mails l’autre fois, je suis retombé sur des trucs et apparemment il était bien question d’un featuring et d’une tournée avec Aesop Rock… Ca, c’était plutôt vers la fin d’AKA, sûrement grâce aux chroniques dans Pitchfork qui avaient certainement joué. Mais les gens ne savaient pas qui on était. Ce n’est pas comme maintenant ou le moindre groupe a une identité visuelle, ou les mecs sont sur Facebook donc tu connais leur gueule… Tout a changé vers 2006 avec l’arrivée de Myspace qui a permis plus de proximité avec le public. Mais c’était bien aussi, on découvrait la musique pour ce qu’elle était, et pas pour tout ce qu’il y avait autour. C’était plus sain, même si je suis parfois fasciné par l’image de certains groupes.

Quels sont les meilleurs souvenirs que vous gardez de cette première vie ?

Les gros concerts… Ca m’a toujours étonné que les gens kiffent autant nos morceaux. Soit le public ne nous connaissait pas du tout, soit il était à fond. Donc se retrouver sur des scènes comme les Vieilles Charrues en faisant de l’electro hip hop avec des influences noise, sur des morceaux sans voix, étirés pendant quatre minutes sans couplet ni refrain… Ca parait moins curieux aujourd’hui qu’il y a ne serait-ce que quatre ou cinq ans.
Tanguy : Moi, c’est les premiers papiers un peu cools… Se retrouver dans Les Inrocks, ça nous a fait bizarre à ce moment là. Ou quand tu apprends que John Peel a joué un titre dans son émission, qui n’est même pas le meilleur selon toi. Ce sont des trucs un peu fous.
Lionel : Rencontrer des musiciens plus aguerris que nous qui disaient adorer ce qu’on faisait, c’était marrant. Je me rappelle de Sole (Anticon) qui était venu nous voir tout déchainé après un concert pour nous féliciter. On avait aussi joué à Aix Les Bains, à la fondation Vasarely, pour une soirée Warp. Il y avait Leila, les mecs du label qui avaient accroché…
Tanguy : On n’a peut être pas su rebondir, on n’était pas assez RP. On ne l’est toujours pas d’ailleurs… On aurait pu accrocher des trucs, on aurait du dire à Chino qu’on ferait son album de Team Sleep en entier (rires)… Je ne sais pas ce qu’on a branlé. Bref.

Vous avez ensuite pris chacun votre voix : Lionel avec Fortune, toi sous le nom de Tepr

Oui, pour trois albums solo. Puis ensuite avec Yelle, qui sont des gens que j’ai rencontré dans notre coin puisqu’ils sont de Saint Brieuc. Je m’entendais très bien avec Grand Marnier, le producteur de Yelle. Leur aventure m’a fait marrer donc je les ai accompagnés, on a fait le tour du monde deux ou trois fois, c’était très cool. Après j’ai bossé un peu avec Woodkid. Là, ça fait deux ans que je sors des Eps, et un album arrive début 2018.
Lionel : Tu vois Yelle / AKA, il n’y a pas grand rapport mais on se connaissait. A Paris, c’était beaucoup plus compartimenté.
Tanguy : Moi je me suis fait bâché pour avoir bossé avec Yelle. Je recevais des messages d’insultes sur Myspace…
Lionel : Pareil, je me souviens que AKA était prévu sur un festival. Vu qu’on avait arrêté quelques mois avant, Fortune avait remplacé et des mecs m’ont envoyer des messages en disant : ‘ouais, je venais pour Abstrackt Keal Agram, et là je me suis retrouvé devant un truc de pop, on dirait Indochine‘ (rires).

Quels enseignements vous avez tiré de ces escapades solo ?

Tanguy : On est tous les deux partis pour faire une musique beaucoup plus formatée. Toi avec la pop, ça ne rigole pas, c’est compliqué, c’est chanté en anglais… Moi avec Yelle, j’ai découvert la pop, les contraintes, les formats courts, les ponts… La musique est soudainement devenue professionnelle. Je n’avais jamais entendu parler de tout ça avant. Là, je suis revenu à ce que je faisais, j’étire sur 7 minutes…
Lionel : Moi je suis toujours fasciné par ce truc du couplet refrain. Je continue Fortune, je continue ce genre de truc. Je suis arrivé au bout d’une formule, cette pop ou il faut forcément jouer les choses… Ca m’intéressait à mort et finalement, ça m’emmerde un peu. Du coup, avec la reformation d’AKA, il y a des croisements. C’est hyper important d’être libre en musique, de ne pas être contraint par un groupe, de devoir aller répéter, chercher une batterie à 9 heures du matin pour partir en tournée et jouer devant 300 personnes à 500 bornes. Tout ça n’est pas toujours très marrant. Je préfère partir en train avec un ordi, un contrôleur…

Du coup, quand avez-vous vraiment décidé de reprendre Abstrackt Keal Agram ? C’était une idée qui rôdait depuis quelques temps, ou vous a t-on incité à le faire ?

Un peu des deux. En fait, il y a eu une période ou on se voyait moins, puis Tanguy a bougé sur Paris et, à chaque fois qu’on se voyait, on regrettait que la discographie d’AKA ne soit pas disponible ailleurs que sur YouTube ou le son était souvent dégueulasse. Au fur et à mesure, ça s’est accéléré : Joran de Wart nous a parlé des 20 ans du festival Panoramas, qu’il trouverait cool une reformation d’AKA… On n’était pas très chauds au début parce qu’on ne voulait pas jouer que des anciens morceaux. Du coup, sans trop leur en reparler, on est allé en studio, on a rallumé la MPC pour voir s’il n’y avait pas des bouts de compositions qui trainaient. En fait, on a fait un nouveau morceau en une journée qu’on a trouvé super, puis ça s’est enchainé, on a bossé discrètement pendant presque un an, et on a donné notre accord pour le festival. On s’est beaucoup posé la question de la pertinence d’un retour, mais la période s’y prête bien puisque ce son revient un peu. Après, l’enjeu avec l’album qu’on est en train de finir, c’est de parvenir à le réactualiser.
Tanguy : Ce qui est sûr, c’est qu’on ne revient pas pour le pognon après avoir vendu 3000 ou 4000 disques.
Lionel : Il y aussi que, en faisant chacun des trucs de notre côté, on ne savait pas quoi faire des trucs qui pouvaient ressembler à du AKA. Maintenant, on sait.
Tanguy : Moi, je sortais de Yelle et Woodkid, j’étais en train de reprendre mes positions en tant que Tepr… Je revenais d’une grosse période avec des groupes qui font des gros lives ou tout est très millimétré, ou il n’y a pas beaucoup de place pour l’improvisation. De mon côté, en faisant des dj sets en club, je suis aussi soumis à la dictature du dancefloor, il ne faut jamais que ça flotte trop longtemps… Putain, avec Abstrackt, on fait une heure de musique pas dansante, et personne ne te fait chier : c’est légitime, le public vient pour ça. J’avais envie de retrouver ça. Puis si on ne revenait pas là, on ne revenait jamais.

Au delà des nouveaux titres, vous avez donc retravaillé les morceaux en vue de ces concerts ?

Oui, on a ressorti la MPC, réexporté les pistes du dernier live, tout réimporté, tout réactualisé. C’était surtout un travail d’équalisation parce que tous les sons, les kicks qu’on a pris chez Autechre ou Cannibal Ox passaient dans la MPC, mais ont été typé par la machine. Lionel s’est farci tous les charlés, toutes les snares à éditer et quand on est arrivé en studio, on avait tout nos sons depuis le début. On les a donc remis tous un peu à jour…

Au delà de l’aspect purement technique, je suppose qu’il a aussi fallu adapter au savoir accumulé ces dix dernières années non ? A l’évolution de vos goûts aussi ?

Oui c’est sûr, on a refait des mixes un peu plus beaux, un peu plus larges…
Lionel : Tout de suite, on s’est dit qu’il ne fallait pas céder à la tentation de surproduire. Ne surtout pas faire de jeunisme. J’ai vu Dj Shadow à Pitchfork, ça m’a pris la tête. Il a des morceaux magnifiques qu’il défigure en les boostant à la drum n’bass et à des sons dubstep vraiment grossiers. Ce n’est vraiment pas le truc à faire. Donc, c’est sûr, des fois le son est moins bon, mais c’est ça le vrai truc. Evidemment, on corrige s’il y a des aberrations mais on essaye de rester vraiment fidèles au son d’origine.

Un nouvel album arrive donc à l’automne. Il faut s’attendre à quoi ?

Il y aura dix titres, instrumentaux comme ça l’a toujours été, avec peut être un ou deux invités. Tout est terminé, on se pose juste la question de la nécessité de faire intervenir ou non des invités. On a des idées mais on reste Abstrackt Keal Agram… Si ce n’est deux ou trois Mcs sur des tracks…
Lionel : Au final, les gens se rappellent surtout du featuring avec Arm… Il y a eu des trucs chouettes, je ne dévalorise pas, mais ce n’est simplement pas l’essence du projet. Puis c’est compliqué de chanter sur des morceaux comme ça. C’est atmosphérique, sans couplet, sans refrain. Je vois plutôt quelque chose de pop. De toute façon, les artistes de la scène rap actuelle sont quand même vachement plus business qu’avant…
Tanguy : Les mecs commenceraient par se demander qui est Abstrackt Keal Agram, en quoi ça peut leur être bénéfique en termes d’image etc… Donc on a toute les chances de se prendre un ‘merci, mais non’. On n’a pas forcément envie de se heurter à ça, peut être par fierté.
Lionel : A l’époque, on était déjà un peu à part de cette scène rap alternative auquel on nous rattachait un peu alors qu’on se battait un peu contre. Moi j’adore Kanye West, j’adore le rap hyper mainstream, mais l’esprit qui va avec est la plupart du temps méga capitaliste.

Je serais vous, je retenterais Chino !

On pourrait le tenter…
Tanguy : (rires) Vas y on va faire ça. Je sais pas si c’est toujours le même mail. Moi je l’avais croisé à Garorock, il se souvenait à fond.

Donc Abstrackt Keal Agram est reparti pour de bon alors ?

Ca reste quand même un side project. J’ai un album et un futur pour Tepr que j’espère un peu ambitieux. J’ai envie de sortir de la musique assez régulièrement, fédérer assez de gens pour pouvoir exister.
Lionel : Pendant des années, on a fait que AKA, ensuite je n’ai fait que Fortune. Maintenant, c’est un peu différent.
Tanguy : Ce qui est agréable, c’est quand même d’avoir un groupe ou tu n’as pas à faire tes preuves. On va donc déjà sortir le disque, tourner un peu, et on verra la suite. On ne va surtout pas se stresser.

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